Chapitre V, Victoire
Aude s'adressa immédiatement à un homme de grande taille qui se trouvait assis près d'une habitation en bois. Après quelques minutes de discussion, l'homme prit en main son téléphone portable et prononça quelques mots. La jeune femme retourna vers ses accompagnants et leur désigna un des avions. L'appareil était d'un vert que l'armée elle-même n'aurait pas renié et n'avait pas l'air bien solide. Hélène fit mine de grimper craintivement sur l'engin alors que Paul et l'homme poussaient la caisse d'armes à l'intérieur de la hutte.
- Il va arriver, dit Aude.
Il arriva donc, à peine une vingtaine de minutes plus tard. Le pilote était un jeune homme blond d'une vingtaine d'années à peine. Il était frêle et d'apparence timide. Ses mains étaient longues et fines. De chaque côté de son nez, deux yeux bleus très clairs, presque transparents, brillaient sous la lumière des torches électriques. Il respirait une sorte de bonté intérieure. Chacun de ses regards sur ce qui l'entourait portait un amour indicible. Il était entièrement vêtu de noir, ce qui en ce lieu était plutôt rare, voire même déconcertant. Plus étrange encore, sa chemise était close jusqu'au cou, malgré la chaleur qui commençait à peine à s'évanouir dans les ténébres africaines. Pas une seule goutte de sueur ne perlait sur son front mat. Il ne portait pas de montre, pas de collier ni quoi que ce soit d'autre de superficiel. Ses yeux, sa bouche et chaque élément de son visage semblaient prêts à dispenser une infinie tendresse au monde environnant.
- Je m'appelle Seth, lâcha-t-il avec un fort accent allemand.
- Seth?, répéta machinalement Paul, étonné qu'il ne se nomme pas Gunter ou quelque chose dans le style.
- Seth, confirma sereinement le blond jeune homme tout en dessinant un sourire léger.
Puis le jeune homme invita d'un signe ses passagers à embarquer. Aude prit place à côté de lui alors que les européens s'installaient tant bien que mal au milieu des marchandises diverses stockées à l'arrière. Le décollage fut rapide. Au fond de la carlingue la lumière n'était plus qu'un voile discret et Hélène se laissa doucement aller à un sommeil réparateur, enfouie dans les vêtements de Paul tout en tenant sa fille serrée contre elle. La petite Marie dormait toujours malgré le manque de soin dont elle était victime. Les associations de protection de l'enfance auraient certainement réprouvé ce voyage improvisé, le nouveau gouvernement avait donc probablement eu raison de les supprimer. Que d'argent gaspillé alors que la police avait tant besoin de moyens. Le pilote n'échangeait pas une parole avec sa voisine. Le vol de nuit ne le rendait pas d'humeur bavarde. La radio diffusait des informations en anglais. Le conflit germano-français était terminé. Les troupes de la Protection Nationale avaient atteint la région de Berlin sans rencontrer beaucoup de résistance. La plupart des hommes s'étaient rendus devant la soudaineté de l'attaque. Peu d'allemands comprenaient la nécessité du combat et un nouveau gouvernement avait été instauré dans la capitale, collaborant activant avec la Nation Française. La situation semblait stabilisée, la Nation Française n'avait, selon ses dirigeants, plus la moindre intention belliqueuse envers ses voisins. Le nombre des sympathisants au Nouvel Ordre français augmentait dans toute l'Europe et même ailleurs. Le commentateur radiophonique lui-même ne cachait pas son admiration pour le nouveau régime. Le "Renouveau" s'étendait chaque jour un peu plus dans l'esprit du peuple et les habiles chefs de la propagande du parti s'en félicitaient. Paul s'endormit à son tour sous la caresse du souffle de sa compagne et celle qu'il devrait traiter comme son enfant désormais. Pour le couple et l'enfant, le reste du voyage fut parsemé de longs moments de sommeil. Le ronronnement puissant du moteur y incitait.
Plusieurs jours, plusieurs étapes passèrent sans qu'ils ne réalisent la distance parcourue. L'avion ne s'arrêtait que pour faire le plein et satisfaire aux exigences de la nature, sexualité débridée et violence meutrières mises à part. L'activité au fond de l'appareil était réduite au minimum. Hélène changeait l'enfant tant que cela était possible et passait le reste du temps à la bercer. Paul se tournait les pouces, heureux de sa destinée de mâle. La nature était tout de même bien faite, se prenait-il à penser. Depuis le début du parcours le jeune pilote en noir n'avait adressé que rarement la parole à ses passagers et uniquement lorsque cela s'avérait impérieusement nécessaire. Cette nuit là, alors que l'avion avait déjà franchit la frontière camerounaise, il s'adressa enfin à eux, toujours avec son fort accent bavarois. Hélène dormait presque et ne prit pas la peine de répondre, Paul s'en chargeait.
- Qu'allez-vous donc faire à Yaoundé?
- Nous allons visiter un ami.
- Désiré, dit l'autre calmement comme à son habitude.
- Comment... comment, bredouilla Paul.
- Vous êtes venus pour le voir. Il est mort. Vous devriez renoncer.
- Je... je sais qu'il est mort. Les services de la Protection Nationale française l'ont abbattu.
- Effectivement. Ils l'ont executé. Cela vous chagrine?
Le jeune homme gardait sur son visage la même expression de sérénité et de bonté, peut-être cette fois réhaussée du pincée sarcastique.
- Vous savez, reprit le pilote, si les feuilles tombent en automne c'est parce-qu'on n'en aura plus besoin en hiver. Finalement, elles n'étaient pas si nécessaires que cela. Pourquoi vous entêter à poursuivre un but imprécis sans avoir de raison?
- Nous n'avons pas de but nous...
- Vous avez un but, interrompit le jeune homme, vous cherchez quelque chose.
Il arborait un sourire complice et pourtant il n'inspirait nullement confiance à son interlocuteur.
- Non... nous...
- Lucie, déclara posément le pilote.
Paul eut un geste de recul et réveilla Hélène qui gémit en revenant au monde des vivants.
- Qui êtes vous?
Paul avait pris une voix pleine d'une angoisse profonde.
- Et vous? Qui êtes vous, vous? Qui êtes vous pour penser que votre seule action pourra changer le cours des choses. Tout est écrit, tout est écrit. Vous pouvez déchirer la feuille, une main viendra sans cesse récrire la même destinée. Et la main... la main vous ne pouvez pas la changer.
- Qui êtes vous?, répéta Paul en prise à la panique.
- Je vous l'ait dit. Je m'appelle Seth.
- Seth comment?
- Seth, répondit le blond en ricanant presque.
- Qu'est-ce que vous nous voulez?
- Je ne sais pas, ma foi. C'est à vous de me le dire. Qu'avez-vous à vous reprocher?
- Rien! Nous n'avons rien à nous reprocher.
Paul tremblait presque.
- Alors je n'ai rien à vous reprocher.
Il tourna la tête aussi calmement qu'il l'avait fait pour faire face au couple et continua à piloter. Paul et Hélène ne bougèrent pas. Ils étaient encastrés l'un dans l'autre et cela les rassurait. Aude n'avait pas tourné la tête une seule fois depuis leur dernière halte. Elle regardait fixement vers l'avant du cockpit. Plusieurs heures se passèrent avant qu'une parole ne sorte d'une bouche. Ce fut celle du pilote qui servit de base de lancement.
- Nous arrivons, déclara-t-il doucement.
L'avion initia une manuvre de descente et se posa en douceur sur une piste de terre balisée. Au loin on distinguait clairement les lumières de la capitale bien que le jour ait été sur le point de refaire surface. Paul entraîna sa compagne hors de l'avion avec précipitation, prenant garde toutefois à ne pas réveiller son passager permanent. En ouvrant la portière il remarqua que l'expression sur le visage d'Aude était particulière. La jeune métisse au corps divin semblait avoir cessé d'exprimer ses émotions. Elle portait en parure une sorte de demi-sourire et un regard doux et chaleureux. La compassion et l'amour se lisaient sur son visage. Paul en fut tout troublé. Il tira violemment sa partenaire à une dizaine de mètres de l'appareil puis s'immobilisa, se sentant définitivement impuissant. Les deux autres sortirent de l'appareil en douceur, sans se presser, avec une assurance non feinte. Ils s'immobilisèrent un instant devant l'engin, échangèrent un long regard avant que le jeune allemand ne reprenne le manche et disparaissent à peine quelques instants plus tards dans le ciel nuageux. Aude s'avança alors doucement vers le couple.
- Alors on y va?, dit-elle calmement.
Il y avait bien une quarantaine de minutes de marche avant de retrouver la route qui menait à la cité. Il marchèrent donc, sans échanger une parole. Au fur et à mesure que la ville s'approchait, chacun sentait la fin du périple de plus en plus certaine. C'était comme si le destin les guidait et portait chacun de leurs pas sur la terre africaine. Paul tenait Marie dans ses bras et le bras d'Hélène lui caressait le dos par instants.
Lorsqu'ils atteignirent les portes de la ville, le jour ne s'était pas encore levé et sa lumière pâle embaumait à peine les habitations industrielles. Quelques rares silhouettes, ouvriers, et fétards alanguis traversaient l'horizon. Le monastère était proche et il ne fallut pas plus d'un quart d'heure au groupe pour le rejoindre. La cité paraissait issue d'un rêve, tant elle était à la fois obscure et imprécise dans ses contours. Un rêve où la réalité semblait s'être défait de ses chaînes. Au coin d'un bâtiment gris, une femme déchargeait des caisses d'un camion déguinglé. Pas un regard sur les nouveaux arrivants ne lui échappa. La grande porte du monastère était largement ouverte et le vent y sifflait doucement. En s'approchant encore, puis en y pénétrant, Paul réalisa que le lieu était entièrement désert. Aucun de ceux qui vivaient ici ne s'y trouvait plus.
- Qu'est-ce qui a bien pu se passer ici, lâcha-t-il.
Il savait pourtant que les femmes n'avaient pas la réponse à cette question. Elles ne répondirent d'ailleurs pas. Les bruits de la ville, déjà rares à cette heure, s'étaient totalement estompés. L'habitation religieuse était enveloppée de calme et seul le bruit de leur pas sur la pierre poussièreuse venait le troubler.
- J'ai peur, dit Hélène en reprenant le bébé dans ses bras.
Ils marchèrent encore un peu à l'intérieur des murs sans trop savoir où aller jusqu'à ce qu'une brusque bourrasque de vent referme violemment la porte. Tous trois sursautèrent. Le verrou produit un bruit. Paul courut vers celui-ci et tenta de le débloquer.
- C'est fermé!, dit-il.
Les regards des deux européens balayaient les murs désertés. La panique faillit s'emparere d'eux. Aude ne semblait pas autrement inquiétée.
- Suivez-moi, dit-elle calmement.
La jeune femme se dirigea vers la partie du monastère qui renfermait les chambres, monta un escalier puis s'arrêta devant une porte. C'était la chambre de Désiré. Le couple suivit. Elle, toujours aussi calme, affichait un léger sourire.
- Entrez, dit-elle.
C'était une petite loge, avec juste assez de place pour contenir un lit. Il n'y avait en guise de fenêtre qu'une étroite meurtrière percée dans le mur. Le soleil naissant perçait par cette ouverture et dessinait sur le sol un long trait lumineux. Un long moment de silence passa avant qu'Hélène ne se risque à prendre la parole.
- Qu... Quoi? Alors quoi? Qu'est-ce qu'on fait ici?
Aude eut un regard méprisant puis son apparence commença à changer. Sa peau devint de plus en plus sombre jusqu'à ce que le soleil ne s'y reflète même plus. Elle se flétrit soudainement, maigrissant à vue d'il. Les rides apparurent sur son visage et tout son corps se recroquevilla sur lui-même. Ses yeux, enfin, avaient pris une couleur rouge, très sombre.
- Lu... Lucie, dit Paul.
Il eut un geste de recul mais n'osa pas bouger plus. L'angoisse montait en son âme comme une trainée de poudre. Hélène se serra contre lui. Ceci réveilla Marie qui se mit à hurler. Elle avait beau la cajoler, elle hurlait de plus belle. Lucie prit la parole. Elle avait une voix douce entrecoupée par une respiration violente.
- Alors, vous me cherchiez? Pourquoi faire? Qu'est-ce que vous espériez?
Aucun des deux ne se risqua à avancer une réponse, mais Paul osa une question.
- Où sont-ils? Où sont les moines? Et les enfants qui vivaient ici?
- Ils me cherchaient. Ils me cherchaient, comme vous.
- Qu'est-ce que vous nous voulez, vous?, reprit Paul. Pourquoi nous avoir laissé venir jusqu'ici?
- Il me faut me débarasser de l'arme.
- L'arme? Mais quelle arme nous n'avons rien, nous sommes...
Puis le visage des deux humains se crispa lorsqu'ils remarquèrent que le regard de Lucie pointait indiscutablement sur l'enfant.
- Elle n'a rien à faire là-dedans!, gémit Hélène.
Lucie soupira profondément et eut un geste de dédain envers la femme.
- C'est vrai, elle n'a rien à faire ici. D'ailleurs vous allez m'en débarasser immédiatement.
- Dé... débarasser?, répéta machinalement la mère.
- Vous sortirez d'ici libres, je vous donnerai tout l'or dont vous pouvez rêver, le pouvoir même, mais...
- Mais?, insista Paul.
- Il faut m'en débarasser, insista Lucie.
Il y eut un moment de silence. Un long moment de silence où la terreur le disputa à l'incompréhension. Puis l'ombre noire s'approcha d'un tiroir, l'ouvrit et en sortit un pendentif. C'était la croix que Désiré portait à son cou. Paul la reconnut instantanément. Tous les gestes de Lucie étaient lents et préparés. Soudain son mouvement s'accéléra et elle planta férocement la croix dans le boix de l'étagère. Les cris de l'enfant redoublèrent de puissance.
- Comme ça, dit-elle calmement. Plantez-la dans son crâne.
- Vous voulez rire?, répondit Hélène.
Visiblement l'incarnation démoniaque n'était pas une fanatique de l'humour. Elle ne cilla pas et répéta.
- Plantez-la! Plantez-la! Plantez-la!
Sa respiration s'accélérait. Elle vola presque jusqu'à Paul et prit sa gorge entre ses doigts griffus. Paul respirait à peine. Sa poigne était incroyablement puissante, il ne songea même pas à tenter de s'en défaire.
- A vous de choisir..., dit l'ombre. C'est elle... ou lui.
- Je... je ne peux pas faire ça, dit Hélène.
L'enfant hurlait toujours. Les ongles commençaient à s'enfoncer dans la gorge de Paul et un filet de sang coulait doucement le long de son cou. Hélène se mit à pleurer.
- Je ne peux pas, je ne peux pas!
Les cris de l'enfant continuaient.
- Je ne peux pas...
La jeune femme se laissa glisser vers le sol alors que de longs sanglots rythmaient sa respiration.
- Très bien, dit Lucie, pragmatique.
Ses ongles s'enfoncèrent violemment dans le cou du jeune homme. Il eut un spasme violent lorsque sa gorge fut obstruée par la main décharnée et retomba sur le sol, inanimé.
- Paul!, hurla déspérément Hélène. Paul!
Elle se tenait assise contre le mur, recroquevillée comme un enfant, serrant son bébé sur son cur alors que celui-ci criait de plus belle.
- Et maintenant?, reprit Lucie posément. Est-ce que je dois refaire cela avec chaque personne que tu aimes en ce monde? Fais-le!
Elle jeta le pendentif à ses genoux. Enfermée dans sa terreur, Hélène trouva à peine la force de parler encore.
- Pourquoi vous le ne faites pas vous-même? Finissons-en!
Dans la pénombre de l'aube le visage d'Hélène ruisselait de larmes.
- Oh... je n'y avais pas pensé, ironisa l'ombre.
Puis la créature s'agenouilla devant elle et posa sa main sanglante sur sa gorge.
- Comme ça? dit-elle. Tu veux que je te serre?
Elle serra un peu. Hélène frémit et gémit. L'enfant hurlait toujours.
- Si tu veux qu'elle se taise, c'est très facile, dit une voix dans sa tête.
- Non!, hurla la jeune femme. Pas ça! Sortez! Laissez-moi!
Elle frappait son propre visage et avait lâché l'enfant qui hurlait, impuissant sur le sol.
- Vas-y!, reprit la voix dans sa tête.
- Non..., gémit-elle.
- Fais-le, tout sera terminé tu retourneras d'où tu viens, dans ta maison, dans ton jardin. Comme elles étaient belles ces fleurs que tu chérissait tant. Tu te souviens?
Hélène se sentit plonger dans une sorte de coma. Tout semblait se noyer dans le flou. La voix s'estompait doucement et les larmes séchaient sur son visage. Tout allait mieux soudain. Il n'y avait plus rien. Plus rien d'autre qu'elle et son jardin. Ses fleurs, ses si jolies fleurs et le vent doux et frais de Normandie qui caressait sa peau. Le soleil luisait là-haut dans le ciel et elle souriait. Elle roulait dans l'herbe. Doucement, puis de plus en plus vite. Son corps tournait sur la surface verte fouetté tendrement par les brins jaunissants. Elle tournait, tournait. Elle tournait toujours de plus en plus loin, de plus en plus vite. Plus aucun souci ne pouvait l'empêcher de rouler, rouler sur l'herbe de plus en plus vite. Tout était si beau. Sa main était chaude, le long de celle-ci coulait un liquide rouge qui vint tacher l'herbe. Un liquide chaud et rouge. Alors enfin, ses yeux se rouvrirent au spectacle terrifiant de la réalité. L'enfant ne criait plus. Elle aurait voulu hurler mais sa gorge était prise. La main crochue serra, serra encore. L'aube était de plus en plus sombre alors que le visage décharné de Lucie la contemplait avec un sourire victorieux. Alors qu'elle était en train de s'éteindre Hélène eut à peine le temps de penser que Dieu l'avait abandonnée. Elle afficha un sourire pendant sa dernière seconde car le visage de Paul réapparut en son esprit. C'était un bien bel homme.
En Europe, le mal continua sa lente progression pendant de longues années et fit encore quelques millions de morts anonymes. Puis, il s'éteignit, doucement, douloureusement, avant que Lucie ne s'endorme pour quelques décennies derrière quelque miroir, dans un quelconque pays.