Chapitre IV, L'Exil
La vie dans le camp n'était pas si terrible qu'on aurait pu l'imaginer de l'extérieur. Ceux qui étaient si maigres l'étaient souvent à cause de leur longue marche en troupeau sur la route à travers les campagnes pour fuir le territoire français. Les autorités espagnoles traitaient les réfugiés avec un soin tout particulier. Elles ne tenaient pas à les voir se révolter ou encore s'échapper dans la nature. Après un ou deux jours, pourtant, la privation de liberté devenait vite insupportable et les deux français se surprenaient, comme les autres, à regarder le monde extérieur le corps plaqué contre le grillage. Par chance, le temps était clément en cette fin de janvier dans les pyrénnées espagnoles. Le temps passait sans qu'ils s'en rendent compte. Petit à petit Lucien commençait à leur parler. Ce n'étaient des « oui » ou des « non » mais c'était déjà ça. Puis, au bout d'un mois et demi d'errance dans la cage géante, le jeune garçon avait reprit goût à la vie, il parlait de bon cur. Il faut dire que l'environnement était particulièrement encourageant. Les barbelés forment la jeunesse. Ce jour-là, la petite famille faisait sa promenade quotidienne.
- Et maintenant?, dit Hélène dans un soupir et prenant la main de Lucien.
- Que vaaiiiis-je faire, chantonna Paul, les yeux levés au ciel.
- Tu est vraiment d'un naturel défaitiste..., ronchonna-t-elle.
- Non, c'est vrai. J'ai tort. J'ai à mes côtés une femme, un bébé et un enfant et tout ce qu'on me demande c'est de renverser une armée gigantesque qui a même la bombe atomique. T'as raison je vois le mal partout.
Lucien regardait le couple discuter sans intervenir.
- Paul, nous n'avons pas besoin de mettre les forces de la Protection Nationale en déroute. Nous devons juste retrouver cette fameuse Lucie et la remettre dans son miroir. Je sais que tout finira par rentrer dans l'ordre après.
- Tiens, Lucie, je l'avais oubliée celle-là. Finalement peut-être que tu as raison, il suffit de la retrouver et de la faire rentrer dans un miroir. Mais au fait, deux ou trois questions se posent dans mon esprit soudainement... son ton s'était fait grinçant Un: où est Lucie?, Réponse: quelque part dans ce monde, voire dans un autre, pourquoi pas. Deux: quelqu'un ici a-t-il le miroir? Trois: Quand bien même nous réussirions à mettre la main dessus, comment s'en sert-on? Le mode d'emploi est peut-être inscrit au dos? J'espère qu'en plus il n'est pas en japonais ou en coréen...
Hélène attendit un moment avant de répondre.
- Soit, admit-elle, la tâche sera longue. Mais nous n'avons pas le choix.
- Si, répondit Paul. Nous pourrions nous établir ici et élever nos enfants en attendant que ça passe.
- Paul, ça ne passera pas si nous ne faisons rien.
- Pourquoi nous?
- On dira que c'est le destin, soupira-t-elle. Et puis tu te souviens de qui a libéré Lucie...
- Bon, dit Paul, il nous faut en premier lieu remettre la main sur le miroir et...
- Non, interrompit Lucien.
Les deux autres le regardèrent interloqués.
- Désiré t'a dit quelque chose?, s'enquit Hélène.
- Oui. Il m'a dit certaines choses, répondit l'enfant. Ce pendentif est la nouvelle forme du miroir. Le miroir n'as plus aucun pouvoir.
Il montrait du doigt le pendentif gris qui pendait au cou d'Hélène. Celle-ci sourit généreusement.
- Tu vois, Paul, il ne nous reste plus qu'à trouver Lucie.
Paul se dit que son enthousiasme et la certitude de la victoire devait avoir été le fruit d'une observation intensive de Lassie sur son écran de télévision.
- Bien joué!, pensa-t-il avec l'image de la chienne courageuse dans son esprit.
Hélène ne comprit pas vraiment ces mots car elle était loin de ce douter que, dans l'inconscient de celui qu'elle aimait, elle arborait le titre de chienne courageuse. Paul s'adressa ensuite à Lucien.
- Tant qu'on y est... Désiré ne t'a pas dit aussi où se trouvait Lucie?
- Non, répondit l'enfant. Mais je crois qu'il savait. Il ne voulait pas me dire.
- Peut-être qu'il faudrait retourner, là-bas, à Yaoundé, suggéra Hélène. Il y a peut-être laissé quelque chose.
- D'accord on y va, lança Paul cyniquement faisant mine de se lever. Oops, c'est fermé! Demain peut-être...
Hélène commençait à le trouver agaçant. Cela dit, il n'avait pas tout à fait tort. Il allait falloir trouver un moyen pour sortir et ça n'allait pas être de la tarte. En fait de tarte, le plan qu'ils mirent sur pied le soir-même en comportait une. Hélène eut la chance de pouvoir interpréter le rôle.
Il devait être près de quatre heures et demie du matin et le jour commençait à se laisser deviner sous la tente où ils dormaient en compagnie de dizaines d'autres réfugiés. Hélène donna le signal. Il se levèrent doucement et sortirent de la tante. Un algérien qui n'arrivait pas à trouver le sommeil, les observait de son lit. Marie dormait calmement dans les bras de sa mère. Celle-ci marcha doucement en direction du soldat qui se tenait près d'un camion. Elle eut un pincement au cur à l'idée de faire souffrir son enfant mais c'était pour la bonne cause. Elle pinca violemment la fesse droite du bébé qui se mit instantément à hurler. Le soldat alerté par le bruit, accouru.
- Que se passe-t-il Madame?, demanda le jeune homme en uniforme.
- Je crois qu'il est malade, répondit-elle avec une voix de canard.
Le jeune homme n'avait pas de formation d'aide hospitalier pourtant à l'odeur d'excrément qui se dégageait des mains de la jeune femme il se permit de poser un autre diagnostic.
- Il faut le changer Madame, affirma-t-il.
- Le changer?, demanda-t-elle toujours avec sa voix de canard naïf qui lui donnait un air tarte. Je ne sais pas faire ça...
- Vous... vous ne savez pas?
- Non monsieur, reprit-elle avec un air ahuri.
- Bon, grogna le jeune homme, je vais vous aider.
Elle posa le bébé au sol et l'homme s'accroupit devant. Marie criait toujours.
- Alors qu'est-ce qu'on fait?, insista Hélène.
Sa voix suraigüe était tout particulièrement étudiée afin d'être le plus agaçante possible. Le jeune homme était un peu perdu. Sa formation militaire ne l'avait pas préparé à ce genre de tâches. Il posa sa mitraillette au sol afin de se concentrer sur le nourisson. Il retira le linge qui enveloppait l'enfant. Il réalisa alors qu'un lange usagé se trouvait là. Il en conclut que la femme qui se trouvait en face s'était moquée de lui. Ces conclusions firent place à une contusion. Paul venait de l'assommer et il manqua de tomber sur le bébé. Hélène s'en empara rapidement. Ouvrit sa chemise et le plaqua contre son sein. Marie eut tôt fait de se taire et de profiter du délicieux nectar. Ils durent prendre garde à rester derrière le camion afin de ne pas se faire remarquer par ceux qui se tenaient devant les autres tentes.
Paul revêtit les habits du soldat inanimé et hissa son corps nu dans la cabine du camion. La femme et l'enfant montèrent à l'arrière. Marie continuait à se gaver sans faire de bruit. Paul démarra. Les soldats des autres tentes lui jetèrent un regard intrigué mais dans la nuit ils crurent reconnaître leur camarade au volant. Paul leur fit un petit signe de la main sans détourner la tête. Le camion se dirigeait vers la sortie. Le portail était ouvert. Quatre soldats gardaient l'entrée. Paul dû arrêter le camion. L'un des hommes se pencha à la fenêtre du camion. Il demanda à Paul où il allait à cette heure. Paul n'avait aucune idée de ce qu'on venait de lui demander. Il posa son droit sur ses lèvres et dit « shht... ». Il fit ensuite un clin d'il complice au garde. Celui-ci resta immobile. Il ne comprenait pas exactement quelle mission secrète ce soldat inconnu était venu effectuer. Le camion démarra et s'éloigna rapidement. Le soldat resta sur place pendant un instant se demandant s'il n'avait pas fait une bêtise. Les autres le regardaient d'un air interrogatif. S'il avait fait une erreur, il valait mieux le cacher. Il dit aux autres que tout allait bien, que c'était normal mais plus le temps passait plus il se disait que dès le lendemain au plus tard ça allait barder pour lui. Effectivement, une heure plus tard, le camp était en effervescence. Un soldat et quatre réfugiés, dont un bébé avaient disparu.
Le soldat fut retrouvé bien plus tard. Alors qu'il commençait à se réveiller, les fugitifs l'avaient abandonné nu, en plein hiver, sur le bord de la route au milieu de la forêt. Il avait eu de la peine à trouver quelqu'un prêt à le prendre en stop dans ces conditions. Seul un gros camioneur malintentioné avait ressenti le désir de le prendre. Et c'était le mot adéquat. Il jura par la suite de retrouver les fugitifs. Ceux-ci avaient abandonné le camion dans un lac artificiel récemment construit à proximité de l'aéroport. Le véhicule était parti de par le fonds et l'on était pas près de le retrouver. Ils rejoignirent ensuite le parking de l'aéroport afin de récupérer leur si discrète Volvo orange. Les autorités n'avaient pas eu, à leur connaissance, le signalement du véhicule. Le coût du parking était exorbitant et ils n'avaient plus grand chose sur eux. Paul repéra un énorme distributeur de bonbons dans la cage d'escalier du troisième sous-sol. Il alla chercher un cric dans le coffre de la voiture, regarda bien autour de lui et explosa littéralement l'appareil qui ne tarda pas à lâcher ses précieuses pièces. Il n'y avait pas d'alarme. Par contre, le parking de l'aéroport était rarement désert et le bruit fit accourir deux gardes qui passaient par là.
- Il est parti par là bas!, dit Hélène en espagnol.
Les deux hommes n'étaient pas près de soupçonner ce si joli couple avec ces deux enfants. Ils partirent rapidement dans la direction indiquée. Les fugitifs quittèrent le parking après avoir acquitté leur taxe à coup de petites pièces. La voiture s'arrêta dans la première station service. Il firent le plein et achetèrent toute sorte de produits corrosifs en grande bouteille. Ils payèrent bien sûr tout en petites pièces ce qui exaspéra tous leur interlocuteurs. Paul et Hélène s'enfermèrent dans les toilettes. Ils en ressortirent près d'une heure plus tard. Leurs cheveux étaient devenus blonds, ou presque. Paul avait coupé les siens très court et Hélène avait commencé à se faire des tresses. Elle finirait en chemin. Lucien était resté dans la Volvo et avait gardé le bébé qui dormait encore. Il fut soulagé de voir revenir enfin ses amis, quoiqu'un peu surpris par leur nouvelle apparence. Dans le parking de l'aire de repos, la voiture d'une famille hollandaise qui faisait du camping à quelques dizaines de mètres de là fut rapidement débarassée de ses plaques avec l'espoir qu'ils n'essaient pas de repartir trop vite.
Ils reprirent la route et roulèrent à la vitesse maximale autorisée. Ils devaient à tout prix éviter un contrôle d'identité. Paul conduisait sans relâche et la fatigue l'assommait. Hélène dû prendre le volant à intervalles réguliers afin qu'il puisse dormir. Malheureusement c'était justement ce genre de moments que Marie choisissait pour se mettre à pleurer. Paul devait alors abandonner son précieux sommeil pour la bercer. Le véhicule ne s'arrêta que pour faire un second plein. Ils écoutaient attentivement les nouvelles à la radio. Berlin était français depuis quelques heures et les forces armées allemandes s'étaient rendues en masse devant l'irrésistible avance de l'envahisseur. Des sources non officielles faisaient état d'exactions perpétrées sur la population civile. Toujours sous la menace de la bombe, le monde semblait impuissant. Le soir suivant la nuit de leur évasion, ils avaient atteint la côte. Torre del Mar était un petit village à l'est de Malaga. Ils parquèrent la voiture sur le port et débutèrent une longue marche d'observation d'un bout à l'autre du quai, agitant mollement la poussette et méditant sur la façon dont ils pourraient embarquer sans avoir à subir un contrôle d'identité. Soudain, aux alentours de deux heures du matin, l'occasion rêvée se présenta. Un yacht venait d'arriver dans le port. Une foule de fétards, rigoureusement ivre en sortit. Après avoir hurlé à la lune pendant quelques instants, ils finirent par s'éloigner dans la nuit. Le moteur tournait encore bruyamment. C'était un navire puissant et de taille respectable. Paul monta sur le pont puis entra dans la cabine tout y était ouvert. Il restait de la nourriture festive pour au moins vingt personnes. Par contre il n'y avait plus beaucoup d'alcool. Mais il ne fallait pas trop en demander non plus. Le destin leur ouvrait ses bras. Très rapidement ils réunirent le nécessaire des affaires se trouvant dans la voiture et montèrent la poussette et son précieux contenu à bord. Comme il était prévoyant Paul regarda la jauge d'essence. Elle était presque pleine. Décidément, les astres étaient avec eux. Il y avait même des bidons de réserve dans la cale.
Un quart d'heure plus tard à peine, le bateau quittait le port et ses occupants ne se rendraient pas compte de sa disparition avant deux jours entiers. Paul avait souvent pratiqué la navigation à voile avec son père lorsqu'il était adolescent. Il maitrisa aisément le bateau à moteur. Le tout était de ne pas se perdre en mer. Ils longèrent donc la côte jusqu'au canal de Gibraltar. Puis ils entamèrent un long voyage le long des côtes nord-africaines. Ils mangeaient avec plaisir les restes du banquet qui s'était déroulé sur l'embarcation. Le voyage fut peuplé de victuailles savoureuses. Le temps était souvent pluvieux mais les vagues restaient basses. Un jour pourtant lorsque l'embarcation filait le long de la côte du Libéria, la mer commença à s'agiter. Il devait être aux alentours de midi mais le ciel était soudain devenu sombre. Ils ne sentaient pas du tout capables de faire face à une tempête. Le vent soufflait puissament sur la cabine et l'embarcation secouait de gauche à droite, semblant prête à se retourner à chaque instant. Paul dirigea la bateau droit vers la côte. Il repéra une plage quelque part entre Greenville et Garawe et en prit la direction.
- Je t'en prie Paul, fais vite!, supplia Hélène.
Marie avait commencé à pleurer et l'angoisse évidente de sa mère ne semblait pas la rassurer. Soudain une branche emportée par le vent et provenant d'on ne sait où vint heurter la vitre de la cabine de pilotage. Celle-ci se fissura mais ne se brisa pas. Une nuée d'autres objets tombait sur le navire. C'étaient principalement des branches de palmier. Elle n'endommageaient pas gravement l'embarcation mais réduisaient la visibilité à néant et les aptitudes de Paul comme navigateur étaient limitées. Soudain, le navire heurta quelque chose. Le choc fut terrible. Tous chutèrent sur le pont, accompagnés par une partie du mobilier et de ce qui sy' trouvait. Paul se releva. et vit le rocher sur sa droite. Il du pousser les gaz au maximum afin d'éviter d'y être ramené par la houle. Marie pleurait toujours.
- Va voir en bas!, ordonna-t-il à Lucien.
Quelques secondes plus tard l'enfant remontait, paniqué.
- C'est tout ouvert en bas, il y a de l'eau partout!, hurla-t-il.
La plage n'était plus bien loin. Paul se disait qu'il aurait du naviguer plus près des côtes pour parer à ce genre d'éventualités. Le bateau semblait plus lourd et n'avançait plus si vite. La pluie et le vent avaient diminué d'intensité mais il savait que leur périple maritime se terminerait là. Le bateau fonçait droit sur la plage et Paul ne faisait rien pour l'en empêcher. Malheureusement le navire n'atteint pas la côte. Sa grandeur le fit se figer dans le sable à une trentaine de mètres de celle-ci. Le choc manqua de faire perdre l'équilibre aux marins improvisés.
- Nous devons attendre que le temps se calme, déclara Paul.
- Et si le bateau se retourne?, s'inquiéta Hélène.
C'était une possibilité au vu de la taille du trou qui s'étendait sur la coque mais il était trop risqué de prendre le zodiaque qui se trouvait sur le pont dans ces conditions météorologiques, surtout avec un bébé. Ils patientèrent donc et le temps finit par se calmer. Il pleuvait toujours mais le vent était tombé et la hauteur des vagues avait diminué de moitié.
- Je crois qu'on peut y aller, suggéra le jeune Lucien.
Ils détachèrent l'embarcation de secours et Paul sauta dedans. Hélène lui jeta les affaires essentielles. Lucien sauta à son tour. La pluie était froide en cette fin de de février. Leurs mains étaient glacées et le bateau gonflable oscillait sous la houle. Hélène n'osait pas sauter avec le bébé dans les bras. Elle dut s'y résoudre malgré tout et atterit sur le pied de Paul. Il poussa un petit cri de douleur et dirigea l'embarcation vers la côte. Tous furent soulagés de remettre enfin le pied sur la terre ferme, quoique le terme puisse paraîte usurpé pour une plage de sable fin. Paul Hélène et Lucien prirent leurs sacs et abandonnèrent la petite embarcation sur le rivage. Il n'y avait pas de trace de vie sur cette plage. Après avoir marché un long moment ils trouvèrent une route. C'était une route de terre. La pluie en avait fait un champ de boue. Ils longèrent la route dans l'espoir de trouver de l'aide. La pluie continuait de tomber doucement. Ils étaient trempes. Paul donna sa veste à Hélène afin qu'elle abrite Marie. La petite était trempe aussi et la changer ne servirait à rien tant la pluie semblait ne jamais vouloir cesser.
Ils marchaient déjà depuis plus de deux heures et la route unique ne faisait que s'enfoncer de plus en plus dans la forêt. Elle devait bien mener à quelque part. C'était le cas de la plupart des routes. Du moins, c'était le cas d'habitude. La pluie continuait à tomber et le chemin interminable. Tout cessa de concert. La pluie s'arrêta d'abord, laissant les visiteurs à l'état de séchoirs à linge humains. La visibilité s'étant améliorée, ils commencèrent à deviner ce qui les attendait au bout de la route. Il est, en ce monde, un nombre incalculable de choses dont ont déclare qu'elles ne ressemblent à rien. Pourtant, seul le vrai rien ne ressemble vraiment à rien. C'était exactement à cela que ressemblait le bout de la route. Rien. Rien du tout. La route s'arrêtait là ou peut-être y commençait-elle. Comme à gauche, comme à droite, il n'y avait là que des arbres. Les trois voyageurs se regardèrent, livides. Un vent de découragement souffla brièvement sur leurs visages détrempés.
- Merde, murmura Hélène.
- Merde, grogna Paul.
- Et merde, confirma Lucien.
Marie ne rajouta rien. C'était un bébé assez peu loquace. Pourtant, dans ses yeux bruns et luisants on pouvait deviner comme une expression particulière. Avec un peu d'attention on aurait même pu y lire «Merde».
- On a dû rater un chemin, se risqua Hélène.
- Moi j'ai rien vu, dit Paul.
Ils firent demi-tour. L'enthousiasme était limité et ils marchaient lentement. Dans l'ombre des arbres leurs vêtements sèchaient lentement. Un petit chemin semblait se dessiner dans la boue. Hélène jeta un regard interrogatif à Paul.
- C'est tout ce que je vois, dit-il.
Ils s'engagèrent dans le petit chemin. Plus ils marchaient moins ils étaient sûrs d'eux. Ils continuèrent cependant à marcher. Les regards des deux adultes et de l'enfant pointaient peu orgueilleusement vers le sol lorsque la molesse ambiante fut soudain bouleversée. Un homme en uniforme d'assaut surgit du côté de la route. Il tenait une machette dans sa main gauche et une mitraillette dans l'autre. D'autres surgirent immédiatement. Une douleur intense se présenta sans prévenir sur la tête de Paul. Ce dernier avait le sens de l'accueil et ne tarda pas à se coucher avec cette dernière. Sa conscience, offusquée par son attitude, décida de le quitter.
Paul était donc seul avec sa douleur lorsque la lumière du jour vint percer ses paupières. Le sol était boueux et sa main trempait depuis plusieurs heures déjà. Il grogna en tentant de se relever. Une chaîne à son pied l'empêcha de marcher plus loin. Il retomba bruyamment. La boue gicla sur la paroi. C'était une petite cabane en ciment au design rudimentaire. Il y faisait sombre et seul un rayon de lumière provenant d'une large fente éclairait son visage. C'était une lueur faible et bleuâtre. Cela devait être l'aube. A travers le rai de lumière on pouvait distinguer aisément l'épaisseur de la poussière qui ondulait d'une paroi à l'autre.
- Hélène?, demanda-t-il. Hélène
Sa vision était peu claire, son esprit également. Il n'y avait visiblement personne d'autre. On les avait séparés. Il resta immobile. Son choix était d'ailleurs limité. Les heures furent longues avant qu'une activité se fasse sentir à l'extérieur.
Puis, soudain, une porte sembla se dessiner dans la pénombre. Son contour apparaissait comme une lumière. La porte s'ouvrit doucement. Une silhouette apparut. Ce n'était pas un homme. Au contraire, le dessin en ombre chinoise révelait des courbes qui restaient très agréables à l'il, malgré la brûlure de la lumière. Elle referma la porte, laissant une ouverture faible éclairer la pièce. La femme s'approcha de Paul qui tenait sa main devant son visage en sueur comme pour conjurer cette soudaine illumination. Elle s'agenouilla près du corps ramolli et essuya le front du français avec un torchon. Paul vit alors son visage, faiblement éclairé par le filet brillant qui s'insinuait timidement par l'ouverture. Paul se dit que, quitte à être pendu ou fusillé, autant que ce soit par cette créature divine. C'était une métisse, elle était grande et élancée. Ses yeux étaient du brun vif de la terre de ce pays, sa bouche généreuse et ses traits marqués. Elle avait des cheveux très noirs mi-longs, fortement bouclés comme des queues de porc. Cette denière vision gâcha un peu la douce pensée qui se promenait dans l'esprit de Paul. Des queues de porc sur la tête... Il pouffa de rire. La jeune femme eut un geste de recul et prit un air sévère. Le regard de Paul se porta alors sur sa poitrine, fort bien faite au demeurant. L'uniforme militaire d'été était du meilleur goût cette année. La jeune femme remarqua la direction que prenait son esprit et l'interrompit.
- Hé, je suis là. Plus haut!, elle parlait avec un accent qui n'était visiblement pas local.
Paul releva les yeux prestement, un peu honteux de s'être laissé surprendre.
- Je m'appelle, Aude, déclara-t-elle. Bienvenu dans notre camp d'entraînement.
Son accent semblait plutôt venu de la Guadeloupe ou de ses environs.
- Ah..., dit Paul.
- Comment vous appelez-vous?, interrogea-t-elle.
- Paul.
- Paul comment?
- Audois..., murmura-t-il.
- Poil au doigt!, s'écria la jeune femme. Ridicule! Allez, on n'a pas le temps de déconner, votre nom!
- Non, mais sérieusement..., s'excusa-t-il.
Paul se rappela de toute son enfance brisée par ce choix si peu judicieux. Il savait bien que cela lui poserait toujours des problèmes.
La jeune femme explosa de rire. Tout en riant, elle se coucha presqu'entièrement sur lui pour ouvrir la serrure de l'ustensile qui le retenait par le pied gauche. Elle ricanait fortement et son corps pris de secousses se frottait à celui de Paul. Il en était tout émoustillé. Elle devait avoir vingt-cinq ans. Son corps était musclé. La porte grinça et une autre silhouette de femme se présenta en contre-jour. C'était Hélène. Avec le soleil dans les cheveux, elle avait presque l'air blonde. Elle tenait Marie dans ses bras. Le visage du bébé était couvert par un drap pour le protéger du soleil. La jeune militaire s'arrêta de rire et se releva subitement. Paul se leva aussi, enfin libéré de ses liens. Tous deux avaient étrangement pris l'air coupable de deux amants surpris en pleine action. Hélène les considéra un instant puis visiblement énervée, apostropha son compagnon.
- Tu viens!, on peut partir!
Paul sortit, suivi par sa geôlière. Le soleil était déjà puissant et sa blancheur suscita une réaction de douleur. Devant lui, des hommes et des femmes s'activaient dans tous les sens. C'était une sorte de grande place, encerclée par une épaisse forêt. De nombreuses huttes abritaient des armes et des hommes en habits militaires. D'autres semblaient plutôt dédiées à la population civile. Il devait y avoir deux à trois-cent personnes. L'exotisme était grand, effectivement en ce lieu les enfants n'avaient pas encore reçu d'armes à feu. Paul sentit presque la nostalgie de la nouvelle Nation Française monter en lui. Des drapeaux rouges flottaient lourdement sur quelques huttes. Hélène avait passé sa main autour de la taille de Paul. Ce dernier regardait le camp avait une certaine admiration. Les fantasmes de révolution qui avaient hanté sa jeunesse reprenaient vie. Ah, la belle et grande lutte du peuple. Il jetta un il à Hélène. Son regard se heurta à un mur d'indifférence. Il eut l'impression que le mur de Berlin se tenait entre eux. A ses côtés, la belle Aude marchait gracieusement. Pas de mur de ce côté-là. Pas de pont non plus, mais l'idée commençait à lui traverser l'esprit. Il faut dire que son esprit masculin était sensible, comme il se doit, au physique incomparable de la jeune métisse. La main d'Hélène sur son côté lui rappelait à peine sa présence tant la paramilitaire l'attirait. C'était une de ces alchimies inexplicables, fugaces dès leur accomplissement mais tenaces jusqu'à celui-ci. La française sentait le regard de son compagnon se promener d'instant en instant sur tout le contour d'Aude, alors que le groupe marchait en direction d'une cabane d'apparence solide.
Deux hommes montaient la garde devant la cabane. Ils étaient torse-nu et tenaient des mitraillettes. Ils ne bougèrent pas lorsque le groupe pénétra dans la hutte.
- Où est Lucien?, demanda Paul.
Hélène haussa les épaules. Elle n'en savait apparemment rien. A l'intérieur, la pénombre régnait. Un homme d'une cinquantaine d'années, costaud, les cheveux rasés et arborant une étoile de métal au cou, était assis à un bureau. Il préparait quelque plan d'attaque pour une bataille désespérée.
- Papa, lança Aude.
L'homme se retourna et se dressa immédiatement.
- Oui ma chérie?, dit-il.
- Ils sont là, déclara-t-elle en montrant du doigt les deux européens.
- Ah, ces deux-là..., grommela-t-il avec un accent très marqué.
- Ben, oui ces deux-là...
- Hm..., continua-t-il.
- Hm...?, interrogea-t-elle.
- Hm... hm...., confirma-t-il.
- Hm, hm quoi?, dit-elle.
- Ils nous ont trouvé, il faut s'assurer qu'ils ne parleront pas.
L'ambiance semblait pourtant sympathique. Paul jeta un regard effaré à sa compagne.
- Mais... nous ne dirons rien, argumenta Paul.
L'homme se jeta brusquement sur Paul et lui colla un couteau sous la gorge.
- Vous ne parlerez pas?, dit-il d'un ton menaçant.
- N... non, non, dit Paul en tremblant.
- C'est bien ce que je pensais. Si vous cédez à mes menaces vous céderez à celles des autres. Fusillez-les.
- Mais, dit Hélène avant de fondre en larmes, j'ai un bébé.
- Nous nous en occuperons, dit Aude.
Les visages des deux français étaient blancs. C'était fatal dans ce pays. Ils regardaient incrédules les deux personnes qui venaient de les condamner à mort.
- Et si... si nous ne partons pas?, dit Paul.
L'homme ne répondit pas.
- Je, je suis communiste, se risqua Paul. Je veux bien me battre à vos côtés.
- Un français communiste, dit Aude, c'est nouveau ça...
- Nous avons fui le régime actuel, argumenta Hélène. Regardez-ça...
Elle découvrit le visage de Marie.
- Vous aussi, vous êtes communiste?, demanda Aude à Hélène en la dévisageant.
Elle mentit en acquiesçant. Mentir n'allait pas la tuer, au contraire. Paul eut un trait de génie. Il entonna l'Internationale.
- Ouvriers, paysans..., commença-t-il.
Hélène essayait de le suivre en murmurant. Elle ne connaissait pas les paroles et du se résoudre à pincer son bébé pour la réveiller. Les cris de l'enfant couvrirent ses paroles aléatoires. Ils chantèrent pendant une trentaine de secondes. Musicalement, c'était plutôt moyen.
- Ca suffit, dit le vieil homme.
Paul souffla. Il ne connaissait pas la suite des paroles.
- Disons que vous resterez en vie, déclara l'homme.
Hélène réprima un sourire. Elle serra Paul. Marie pleurait toujours. Elle commençait à en avoir marre de se faire pincer sans-cesse. Si ça continuait comme ça, elle finirait par avoir de l'acné avant l'âge. Paul chuchota à l'oreille de son aimée.
- Toi, faudra que je te donne des cours de chants révolutionnaires.
Elle l'embrassa puis se blottit dans ses bras, manquant d'étouffer Marie entre les deux corps. Cette dernière pleurait toujours. Alors que la française s'appuyait sur son épaule, le regard de Paul croisa celui d'Aude. Elle passait sa main sur son visage pour en essuyer la sueur. La sensualité du geste le poussa à fermer les yeux pour ne penser qu'à celle qui était sienne et chasser le désir qui montait en lui.
- L'entraînement commence tout de suite, déclara Aude en faisant sortir le couple.
Elle prit Marie dans ses bras. Hélène la lâcha avec regret. La jeune métisse hurla quelque chose à un soldat qui se tenait plus loin. Celui-ci s'approcha et considéra avec mépris les deux européens. Ils n'avaient pas le physique des combattants de la liberté. L'homme palpait les muscles inexistants de Paul avec condescendance alors qu'Hélène observait la jeune femme s'éloigner avec son enfant. Un bruit d'hélicoptère se fit entendre au loin.
- Où est Lucien?, demanda Hélène.
Personne ne put répondre à cette question car une rafale de mitraillette automatique s'échappa de l'hélicoptère qui survola le camp. Le soldat tomba immédiatement, mort. Paul tira Hélène par la main et l'entraina vers la cabane de ciment où il avait été détenu. C'était le seul bâtiment qui avait l'air solide. Une dizaine d'autres appareils surgirent dans le ciel. Les coups partaient dans tous les sens. Les hommes au sol ne disposaient d'aucun élément d'artillerie. Ils tentaient désespérément de défendre leurs positions avec leurs seules mitraillettes. Paul et Hélène entrèrent dans la cabane en ciment. Avant de se coller au sol, ils eurent le temps d'apercevoir les huttes en feu et les corps qui tombaient les uns après les autres.
- Marie!, hurla Hélène une fois dans la cabane.
Paul dut la retenir pour qu'elle ne parte pas à la recherche de son enfant. Ils restèrent collé au sol pendant que le feu prenait possession du camp. Le toit de la cabane n'était pas en ciment et le bois finit par prendre feu. Le couple du sortir avant que les branchages ne tombent sur leurs têtes. Au dehors le spectacle était effrayant. Il ne restait plus une personne dans le camp. Seuls des cadavres jonchaient le sol. Les autres avaient probablement fui dans la forêt épaisse. Ils firent de même et s'enfoncèrent dans la verdoyante nature. Ils coururent sur environ deux-cent mètres avant de s'arrêter près d'un arbre immense.
- Il faut retrouver Marie et Lucien, gémit Hélène.
- Attends, insista Paul. Aude s'occupe d'elle.
- Aude?
- La jeune fille.
Ils restèrent tapis dans le creux d'un arbre de grande taille, l'un sur l'autre, pendant que les balles et le feu tournoyaient tout autour. La forêt était trop humide pour que le feu prenne, la pluie de la veille et le temps généralement humide leur avait probablement épargné une grillade matinale. Il se passa bien une vingtaine de minutes avant que le bruit des pales s'éloigne et que le calme refasse son apparition. Les cheveux d'Hélène, qui était enfoncée le plus profondément dans le creux, étaient trempés. Les gouttes brunâtres ruisselaient le long de son visage renfrogné. Le couple entama une longue recherche aux abords du camp et dans celui-ci. Derrière chaque hutte, chaque arbre, un corps inanimé avait rendu à la terre son dernier hommage alors que le crépitement sordide des flammes tournait autour des habitations. Il ne restait pas un homme, pas un enfant, pas même un chien. Il faut bien dire que dans ce dernier cas, il n'y en n'avait pas avant. Tous ceux qui n'avaient pas fui dans la forêt étaient morts. Aude ne faisait pas partie du lot. Son père lui, n'avait pas eu le temps de sortir de sa cabane. Hélène pleurait doucement, en proie au désespoir. Il n'y avait pas trace de sa fille. Paul prit Hélène dans ses bras. Ils marchaient d'un bout à l'autre du camp, sans oser s'aventurer dans la forêt par crainte de rencontrer d'autres corps sans vie. Enfin, le son de la délivrance se présenta aux oreilles de la jeune française sous la forme d'un cri strident. C'était Marie. Hélène prit ses jambes à son cou. Paul lui fit remarquer que ce n'était vraiment pas le moment et qu'il avait la migraine. Ils coururent en direction de la forêt. Le cri semblait être venu de la droite, par ailleurs assez peu représentée dans le camp. Hélène enjamba les branches et tout ce qui se trouvait sur son passage. Paul eut plus de peine, peut-être parce-que lui avait remarqué qu'une des choses qu'il devait enjamber était le corps de Lucien. L'enfant ne bougeait plus. De toute évidence, il était mort. Paul s'agenouilla près de l'enfant, le ventre noué. Une balle s'était logée précisement dans la gorge du garçon. Hélène retrouvait dans la plus grande joie son enfant sans se soucier d'Aude. Celle-ci avait protégé l'enfant et était assise la main sur une blessure superficielle au bas de sa hanche.
La française resta plusieurs minutes à caliner son bébé sans jeter un seul regard ailleurs. Lorsqu'elle le fit, elle fut étonnée de remarquer que Paul tenait une pelle dans sa main. Il creusait. Elle n'eut pas à se creuser la tête longtemps avant de comprendre. Elle s'approcha doucement, écartant branches et feuillages.
- Surtout ne vous occupez pas de moi, grogna Aude.
Hélène lui jeta un regard de mort. Elle n'aimait pas cette femme, c'était clair, contrairement à cette dernière. La jeune européenne resta debout devant le corps de l'enfant, tentant de maintenir sa fille en place, pendant que son compagnon creusait. Si la scène s'était déroulée dans une salle de concert, on aurait certainement pu entendre des violons en arrière-plan. La belle Aude s'approcha par la suite, alors que Paul atteignait le fond du trou. Il posa l'enfant et commença à le recouvrir de terre. Il commença par le visage car c'était ce dernier qui s'avérait le plus difficile à supporter. Lorsque le dernier orteil disparu finalement dans les entrailles de la planète, Paul poussa un soupir de soulagement. La réalité de cette vision commençait déjà à s'effacer. Pas une parole ne fut échangée jusqu'à ce que le jeune homme eut finit de boucher le trou. Il hésita à mettre une croix sur la tombe, puis se rappela qu'il ne croyait plus en Dieu depuis longtemps. Il le regretta et décida de laisser l'enfant sans sépulture tout en se disant que de toute façon, il ne l'enterrait que pour l'effacer de sa mémoire. Il ne reviendrait certainement jamais plus en ce lieu. Il planta la pelle au sol. Finalement, il avait donné une sépulture à l'enfant. Il jeta enfin un regard aux deux femmes, un il pour chacune. Hélène était belle, comme d'habitude. La chemise d'Aude était plaquée sur une poitrine ferme et ronde. Paul se sentit prit de honte à l'idée de la pulsion qui l'habitait en cet instant qui aurait dû être dédié au recueillement.
- Il faut partir, dit-il.
Il prit Hélène par la hanche et se dirigea vers la seule chose ressemblant à un chemin qui menait hors du camp. La jeune femme agrippa au passage un sac à ordures noir et enroba le corps de son enfant dedans afin de la protéger des gouttes qui tombaient des cieux. Ils marchèrent une dizaine de mètres avant que la jeune métisse ne réagisse. Elle courut derrière eux et entreprit de marcher à leurs côtés. Ni l'un ni l'autre ne réagirent. Le chemin était encore boueux et leurs pieds eurent tôt fait d'être humides. La route fut longue. De temps à autre, Hélène passait Marie à Paul afin de soulager ses bras. Ils ne s'arrêtaient que rarement afin de permettre à la mère d'allaiter son enfant. Paul redoutait ces moments, car Hélène, alors, ne s'occupait que de Marie et Paul se retrouvait seul, face à la jeune métisse et au désir qu'elle suscitait en lui. Il aurait été plus simple qu'elle ait été abbatue pendant l'assaut. Un seul geste d'elle et il aurait aussitôt abandonné celle qu'il aimait. Il pria pour que celui-ci n'arrive jamais, mais Dieu n'existait décidément toujours pas. Lui non plus n'arriverait jamais. Puis enfin, ils se relevaient et marchaient côte à côte, sans cesser un instant de s'échanger des regards. Jamais les échanges nord-sud n'avaient été si nombreux, à peine interrompus de temps en temps par l'il insouciant d'Hélène. Leur pas s'enfonçaient sur le sol détrempé alors que, prise d'une pulsion martiale, la végétation semblait vouloir défiler indéfiniment à leur côté. Il était probable que tout ce vert ait nuit à sa santé mentale.
- Alors vous êtes français, hein?, lança soudain la jolie paramilitaire.
- Ben, oui, répondit Paul, presque honteux.
- On n'a pas fait exprès, ajouta Hélène.
- En fait vous allez rire, moi aussi quelque part... enfin presque.
Les deux européens jetèrent un il incrédule à la ruisselante métisse.
- Mon père, vous l'aviez deviné... Il était d'ici mais il a connu maman en Martinique. J'ai vécu là-bas jusqu'à récemment. Quand le parti a pris le pouvoir en métropole, il y a eu toutes ces émeutes et maman m'a envoyé chez mon père pour m'éviter des problèmes avec l'armée. Elle pouffa Si elle savait... Elle n'avait gardé le contact avec lui qu'épisodiquement et ne connaissait pas grand-chose à la situation ici. A peine deux mois après que je sois arrivée ici, j'ai appris qu'elle avait été expulsée par la police politique lors du regroupement des races. Je ne sais pas où elle se trouve à présent. Peu importe, elle n'a rien à craindre. Elle est claire comme le lait des vaches de normandie!
Il y avait de l'amertume dans sa voix. Hélène sourit intérieurement en se disant qu'Aude était le genre de personne à poser une question sans se soucier de la réponse avec pour seul but l'opportunité de raconter de sa vie entière.
- Qu'est-ce vous contez faire maintenant?, interrogea la femme qui portait l'enfant.
- Je ne sais pas, dit-elle. Je ne connais pas bien le réseau. Je voudrais bien continuer à me battre pour libérer le pays mais, je dois bien l'avouer, je ne sais pas où aller. Je suis une débutante. Et vous qu'est-ce que vous faites?
- Nous devons aller au Cameroun, déclara Paul.
- A pied c'est loin, remarqua la femme aux cheveux clairs.
- Je connais peut-être quelqu'un, dit la charmeuse à la mitraillette. Mais qu'est-ce que vous pouvez bien aller faire là-bas. Le tourisme est assez rare dans ce pays depuis... enfin, vous savez, la grande folie quoi.
- Justement, c'est lié, dit Paul.
- Ah, je vois: nécrophiles..., ironisa-t-elle.
- Si on veut, dit-il. Disons que nous cherchons Lucie.
- Lucie?
- Non, rien ce serait trop long à expliquer. Et puis ce n'est pas crédible un instant, bien que réel.
- J'insiste.
- N'insistez pas.
Elle insista pourtant et l'homme entreprit de lui expliquer tout depuis le début, naissance de l'univers excepté. La jeune femme écoutait sans jamais revenir sur les affirmations de Paul. Elle notait attentivement dans son esprit chaque épisode, chaque élément. Le jeune homme était presque surpris de la voir écouter son histoire invraisemblable sans jamais esquisser le moindre sourire. Il fallait être complètement allumé pour croire cela sans douter un instant. Qu'elle était belle, pourtant. Il se dit que d'une certaine manière, il était plus allumé qu'elle, mais pour d'autres raisons. A chaque parole qu'il prononçait, correspondait un regard sur la jeune femme. Et il parla beaucoup. Elle affichait des yeux envoûtants. Il avait à peine terminé son discours, lorsque la jeune femme déclara péremptoirement que cette cause était la sienne.
- Je viens avec vous, dit-elle en adressant un large sourire complice à Paul.
Hélène l'intercepta et lança un regard noir à son compagnon. Il n'eut pas l'audace de montrer à son tour ses dents. Les siennes n'étaient pas si belles d'ailleurs. C'était la première fois qu'Hélène produisait un signe visible de jalousie. Cela rassura presque Paul. Cela l'aiderait à refouler ses pulsions.
Le chemin, décidément, était long. Hélène tendit Marie à Paul qui prit bien garde à ne pas la réveiller. La pluie tombait doucement. La jeune mère s'éloigna dans la végétation afin d'assouvir un besoin naturel. Elle disparut de la vision des deux autres. Marie dormait paisiblement, malgré la pluie dont elle n'était abritée que partiellement.
- Comme elle est mignonne!, dit Aude en s'approchant du bébé et de celui qui la tenait dans ses bras..
Sa main caressait l'épaule de Paul alors que son visage était presque collé à celui de l'enfant. Paul prit sa main avec l'intention première de la retirer mais lorsqu'il fut en contact avec celle-ci, la tâche s'avéra plus difficile. Il resta immobile, tenant la main dorée dans la sienne. Elle releva la tête. Elle se trouvait juste sous son cou et une quinzaine de centimètres séparaient leurs bouches. Ils restèrent ainsi, un instant, s'observant sans faire un geste. Puis la jeune fille sourit en se mordant la lèvre inférieure tout en s'éloignant de sa proie. Elle lui tournait le dos, découvrant sous son T-shirt trop court des flancs harmonieux. Enfin, Hélène ressortit des hautes herbes. Paul se sentit coupable alors qu'il rendait l'enfant à sa mère, et tenta immédiatement de désirer Hélène, physiquement, bestialement. Mais en cet instant il ne pouvait que penser à l'autre. Il tentait d'établir objectivement toute une liste d'arguments qui le poussaient à l'aimer. Ses hormones se moquaient totalement de ces arguments, pourtant valables.
- Saletés d'hormones!, ronchonna-t-il.
- Quoi?, dit Hélène interloquée mais souriante.
- Euh, non rien.
La jeune femme en habit kaki ne put réprimer un bref accès de rire. Celui-ci tarit instantanément le sourire de l'autre. Ils continuèrent ensuite à marcher en silence. Il se passa encore une paire d'heures avant qu'un village s'offre à l'horizon. Ils augmentèrent leur vitesse de marche. Hélène, affublée de son fardeau de vie, trainassait derrière les deux autres. Paul ralentissait afin qu'elle remonte à leur hauteur craignant comme la peste le regard ensorcelant qui menaçait son équilibre sentimental.
C'était petit village d'une centaine d'habitants à peine. Pourtant il ne fallut pas longtemps aux rescapés pour trouver de quoi se rassasier et changer les couches de l'enfant auprès d'une famille accueillante, apparemment partisane de la cause de la jeune métisse. Un homme du village devait quitter celui-ci quelques heures plus tard à bord de sa voiture. Voyageant seul, il offrit, pour une somme raisonnable de transporter les arrivants à leur destination. C'était un homme d'une cinquantaine d'année, robuste. Leur destination, c'était la ville de Garawe où Aude avait des contacts. La voiture faisait route vers la ville. Hélène était montée à l'avant. Aude se tenait à l'arrière aux côtés de Paul. Celui-ci contemplait le corps de la jeune femme secoué par les aspérités de la route. Elle remarqua l'intérêt de Paul pour sa personne et lui lança un clin d'il. Il en rougit. Soudain, elle fit signe au conducteur de s'arrêter. La belle métisse ouvrit la portière et entraina Paul par le bras dans la végétation.
- Nous devons allez chercher quelque chose, dit-elle. Attendez-nous!
Le pilote et la jeune mère restèrent immobiles dans le véhicule, sans comprendre. Arrivés à une distance respectable de la voiture. Aude sauta dans un fossé. Paul la suivit. Ils disparurent de la vue des autres.
La pluie continuait à tomber et plaquait son habit, déjà trop petit sur la poitrine cuivrée de la jeune femme. Paul regardait en essayant de ne pas s'émouvoir. Soudain, elle retira celui-ci, découvrant deux seins en forme de poires, généreux et brillants. Elle passa son doigt dans la bouche en refermant ses lèvres dessus.
- Caresse-moi, dit-elle en passant sa main humide de son cou à son nombril.
Paul n'en croyait pas ses yeux. Elle n'avait tout de même pas arrêté le véhicule pour ça. Les cheveux noirs de la jeune femme étaient frisés par la pluie et l'eau faisait reluire sa peau dans la lumière tamisée du fossé. L'homme ne bougea pas. Il ne savait pas comment réagir. Il n'avait pas prévu ça, forcément. La jeune fille se trouvait toujours à un mètre et demi de lui. Voyant qu'il ne réagissait pas, elle sourit puis décrocha un des boutons qui ornaient l'avant de son pantalon kaki. Puis un autre suivit, suivi lui-même par un autre. Le vêtement tomba doucement au sol. La pluie tombait de plus en plus fort, couvrant le bruit des pas de la jeune femme avançant sur les feuilles et le sol humide. Elle se colla contre lui la bouche dans son cou. Ses mains de promenaient d'un bout à l'autre de son corps sans que Paul n'ose bouger. Il essaya de penser à Hélène mais il était déjà trop tard. Lorsque les mains cuivrées eurent terminé de lui enlever sa chemise, il la serra violemment contre lui. Elle en gémit amoureusement. Le contact de son corps nu était à la fois une douleur et une libération. De toute façon, il fallait que cela arrive. Il le fallait. Ses lèvres rencontrèrent celles de la jeune femme. Leurs langues se mélangeaient comme dans un congrès de linguistes. Paul baissa la tête afin d'embrasser la poitrine douce et chaude d'Aude. Ses seins frissonnaient au contact de la langue et de la main qui s'y promenaient alors qu'elle caressait les cheveux du jeune homme enserrant sa tête entre ses bras. La pluie tombait toujours plus fort et le bruit qu'elle produisait couvrait les gémissements partagés. Il se sentait bien contre son corps. Honteusement bien.
- Non, dit-il, en repoussant la jeune fille.
Ce faisant il eut encore l'occasion de contempler le corps superbe qui s'offrait à lui. Il n'ajouta rien. La jeune femme lâcha un rire et s'approcha à nouveau de lui. Ses mains se collèrent sur ses hanches. Il ne tenta pas de se défendre. Elle posa à nouveau sa bouche sur son cou et le baisa en gémissant de plaisir. Puis doucement la chaleur de ses lèvres pulpeuses se déplaca. D'abord sur son poitrail, puis sur son ventre. Elle détachait avidement sa ceinture tenant le bout de cette dernière dans sa bouche. Elle tirait avec sa tête afin de retirer celle-ci. Le pantalon tenait encore sans cet ustensile. Aude passait sa langue et ses lèvres humides sur les côtes trempées du français tout en frottant son poitrail contre le sexe de ce dernier. Puis, sa main redescendit doucement alors que sa bouche embrassait généreusement le nombril de l'homme. Sous le tissu gris détrempé par la pluie tiède sa main pris possession d'un objet oblong. Les mains du jeune homme caressaient les cheveux noirs et frisés alors que l'eau ruisselait rapidement le long des deux corps. Elle le mordillait doucement à travers le coton. La main aux ongles courts arracha violemment le bouton du pantalon et tira rapidement la fermeture éclair qui la séparait du contact. Elle le poussa violemment au sol et il chuta lourdement, finalement nu, sur le sol boueux. Se penchant alors sur lui, la jeune métisse continua à embrasser le ventre de Paul avant de se relever un peu et de s'asseoir sur le sexe dressé. L'inévitable mouvement de va-et-vient, répétitif et pourtant délicieusement différent à chaque instant, commença son cycle. La pluie tombait toujours violemment dans un fracas assourdissant, alors que le visage d'Aude surmontait celui de Paul, dans un mouvement habité de violentes saccades.
De son véhicule Hélène commençait à s'impatienter, alors que le bruissement énorme de l'eau tombante couvrait les gémissements issus de la forêt. Seul la violence de l'averse l'empêcha d'aller les surprendre. La chevauchée fantastique se termina, comme toute bonne chose. Paul resta au sol, immobile, réalisant ce qu'il venait de faire. Hélène l'attendait à moins de deux-cents mètres. Il ne pouvait pas lui avouer ça. Elle ne comprendrait pas. Lui-même ne comprenait pas trop non plus. Il était toujours nu sur le sol boueux. Les corps des deux amants étaient couverts de terre mais la boue s'en alla vite sous la douche de pluie. Aude s'était levée et rhabillée rapidement. Elle était entrée dans une cavité sur le flanc du fossé. Paul finit par se lever aussi et remit ses habits. Un sentiment profond de culpabilité l'habitait. Il se consola en se disant que pendant un quart d'heure au moins, il ne la désirerait plus. L'arrière-train de la jeune fille fut le premier à ressortir de la cavité. Paul se dit qu'un quart d'heure c'était long et s'approcha d'elle. Elle tirait une caisse en bois noir d'une taille respectable. Elle l'ouvrit. Un véritable arsenal était concentré dans la caisse. Grenades, fusils, mitraillettes. Tout y était.
- Aide-moi, dit-elle.
Il l'aida. La caisse était lourde et ils marchèrent péniblement jusqu'au véhicule. Paul se dit que la caisse faisait bien d'être si lourde. Cela lui donnerait une excuse plausible pour son air fatigué. Lorsqu'ils arrivèrent, le chauffeur ouvrit le coffre afin qu'ils y déposent leur butin. Hélène jeta un regard inquisiteur aux deux porteurs improvisés. Non seulement leurs habits étaient trempés et mal attachés mais leurs cheveux étaient incrustés de boue et dans un désordre effarant. Elle remarqua ensuite le contenu de la caisse.
- Qu'est-ce que c'est que ça?, dit-elle.
- C'est le prix de notre voyage au Cameroun, répondit l'autre femme.
Le véhicule redémarra enfin. Paul s'assit à l'avant cette fois et Hélène monta à l'arrière avec sa rivale. En l'observant, elle remarqua que les bouts de ses seins étaient tendus sous son vêtement serré et détrempé. Puis en observant plus attentivement l'ensemble de la créature, elle se dit qu'il fallait bien se rendre à l'évidence, sa grossesse l'avait un peu engraissée et la jeune métisse avait un corps plus attirant que le sien. Elle se dit qu'elle devrait faire attention à son compagnon dorénavant. On ne sait jamais, les hommes ont parfois des instincts bestiaux. Puis, elle tourna son regard vers l'extérieur et resta pendant le reste du trajet les yeux fixés sur la vitre embuée.
De longues heures plus tard, le véhicule arriva près de Garawe mais n'entra pas dans la cité. Il se dirigea dans un lieu isolé de sa périphérie. C'était un aérodrome de petite dimension. Quatre avions, en plus ou moins bon état, se tenaient là, dans l'ombre du jour qui s'en allait. Le chauffeur les laissa en cet endroit avec leur énorme caisse puis repartit en direction de la ville. La nuit ne cessait de tomber, comme si elle ne devait jamais atteindre le sol. L'enfant s'endormit dans les bras d'Hélène. Comme elle pesait.