Chapitre III, Le Nouvel Ordre
Cela faisait à présent cinq semaines que Paul et Hélène avaient retrouvé leur maison de Normandie. Paul travaillait régulièrement dans la boutique de Charles. Il avait fini par prendre le goût des vieilles choses. Hélène, elle aussi allait devoir adopter ce type de préférences. Effectivement, depuis une semaine elle travaillait comme aide dans la maison de retraite du village. Les trois européens recevaient régulièrement des nouvelles de Désiré. Il s'occupait avec attention de l'enfant qu'ils avaient trouvé. Il s'appelait Lucien et faisait de grands progrès. Son mutisme s'était peu à peu effacé et il travaillait à chasser de sa mémoire les images d'horreur qui avaient causé son traumatisme.
C'était un samedi, en début d'après-midi. Hélène se trouvait seule dans le jardin. Le début de l'hiver était frais et les plantes sauvages qui y avaient pris la place des cultures commençaient à tomber les unes après les autres, victimes du gel matinal et des raideurs qu'il prodiguait. Triste destin que le leur. La jeune femme était vêtue d'un pullover rouge qui accentuait le dessin généreux de ses courbes et d'un jean délavé. Le vent faisait voler ses cheveux clairs qui lui couvraient en partie le visage. Paul s'approcha d'elle et posa la main sur son épaule. Elle ne se retourna pas, tant elle portait d'attention à ses plantes, et dit:
- Tu n'aurais pas, euh tu sais comment dit-on... cette grosse paire de ciseaux pour les plantes? Euh, un, un...
- Sécateur?, tenta-t-il.
- Non, c'est trois heures et demie!
Elle éclata de rire. Dieu seul savait depuis combien de temps elle attendait pour pouvoir sortir ça. Toujours était-il qu'elle l'avait bien eu. Bien que moyennement humilié, il rit de bon cur également puis il l'embrassa. Ses lèvres étaient sucrées. Elle s'était encore surement empiffrée de chocolat. Elle en mangeait beaucoup dernièrement. Tant que sa manie ne tirerait pas sur la sardine faisandée, Paul ne s'en plaindrait pas.
- Tu viens?, dit-il. Il y a les élections présidentielles ce soir, dit-il.
- Hm...
Hélène s'intéressait peu à la politique. Elle était convaincue que l'issue du scrutin serait sans effet notable mais elle savait que Paul s'intéressait au sujet et elle était toujours prête à l'accompagner pour ce genre d'occasions. Et puis elle le lui rappellerait lorsqu'elle aurait besoin de quelqu'un pour l'accompagner dans les magasins, histoire d'essayer des dizaines d'habits et de repartir sans en acheter aucun. Bref, elle avait le sens du sacrifice mutuel. Elle prit son bras.
Un quart d'heure plus tard ils regardaient mollement leur poste de télévision. Paul se délectait des résultats d'abstentionisme, les seuls disponibles d'ailleurs. Hélène et lui avaient préparé des petits en-cas de toutes sortes dont ils se gavaient lamentablement. Les analystes glausaient sur les raisons qui avaient entrainé la défaite de la droite au premier tour. Les spécialistes en concluaient que la division de cette dernière était seule responsable de son absence au second tour. En réalité, les cartes étaient déjà jetées. En effet, le deuxième tour opposait un candidat de gauche, ayant obtenu 38% des voix au premier tour à un parti secondaire d'extrême-droite qui n'avait obtenu que 14%. En fait il y avait peu de chances que ce nombre de 14% augmente au deuxième tour. Paul savait donc que son candidat favori allait l'emporter haut la main. Peut-être était-ce pour cela qu'il se délectait bêtement des analyses et de tout l'attirail médiatique qui accompagne une élection présidentielle en France. Après près de quatre heures d'analyse et de discussions inutiles, le présentateur de la deuxième chaine s'apprêtait enfin à révéler le nom du nouveau président de la république. Le suspens était nul, pourtant Paul regardait avidement l'écran dans l'attente du résultat. Il jeta un il sur Hélène et le reprit, constatant la qualité de ceux qu'elle arborait déjà. Etrangement elle ne s'était pas endormie cette fois. Elle avait porté beaucoup d'attention aux analyses et à l'étonnement des commentateurs qui dissertaient sur la valeur d'un deuxième tour auquel seulement 23% des électeurs avaient participé contre 64% au premier tour.
- On va enfin avoir droit au résultat, commenta Paul.
Paul remplit sa bouche de pop-corn. Pas pour longtemps, cela dit. Le résultat s'affichait en ce moment même à l'écran. Paul recracha sa nourriture instantanément. Ses yeux manquèrent de sortir de leur orbite. Il passa de chaîne en chaîne, espérant une erreur. Mais rien n'y fit. Toutes les chaînes diffusaient le même résultat. Paul sentit son cur se soulever et si sa généreuse poitrine ne l'avait pas retenu celui d'Hélène aurait certainement fait de même. Les commentateurs politiques étaient muets. Sur toutes les chaînes retransmettant les résultats le silence s'était fait. Les personalités invitées se regardaient incrédules tandis que les résultats tronaient sur de grands écrans derrière elles. Ce soir-là, le candidat de l'extrême-droite nationaliste avait pris le pouvoir en France. Par la faute d'un abstentionisme massif, ce qui devait être une formalité de routine s'était transformé en l'évènement politique majeur de ce début de XXIe siècle. Hélène n'était pas prête d'avouer à Paul qu'elle était allé faire les magasins lorsqu'elle avait prétendu être aller voter, ce matin-même. La déclaration du leader élu, se voulait rassurante. Il affirma son attachement à la démocratie et à ses valeurs, mais ce qu'il laissa entendre, parfois à demi-mot, parfois clairement, donnait froid dans le dos. Quelques minutes après la déclaration du nouveau président, qui tenait d'ailleurs plutôt à se définir comme un « guide », le vieux Charles débarqua en trombe dans la maison.
- Il est de retour!, lança-t-il sans même reprendre son souffle.
- De retour?
- Le sixième mal, Paul! Cette fois c'est la fin, je crois que si nous ne retrouvons pas Lucie immédiatement...
- Quoi?
Le viel homme ne répondit pas.
- Comment veux-tu la retrouver? Elle peut-être n'importe-où.
Pendant les jours qui suivirent l'élection, la vie du village sembla changée. Aucune mesure n'avait été encore prise et le nouveau gouvernement avait à peine été nommé. Déjà, pourtant, une angoisse planait sur la population. Certains tentèrent de faire annuler l'élection pour cause du peu de participation mais la loi ne prévoyait rien pour justifier cela. Ainsi, jour après jour le mouvement se fit sentir, doucement d'abord. Novembre fut le mois du premier changement. Depuis quelques jours, un « franc-national », c'était le nom de la nouvelle monnaie, valait exactement un franc. Les portraits sur les billets et les pièces furent remplacés par des personnalités plus proches du gouvernement. Evidemment une large majorité de la population était opposée à ce gouvernement. Pourtant parmi eux une large part ne se sentait pas l'âme révolutionnaire et ne participèrent pas aux manifestations qui suivirent l'élection. Après quelques mois, la population, habilement dirigée par la propagande du pouvoir, s'était habituée à l'idée de la nécessité d'expulser les étrangers ainsi que les personnes que les membres du nouveau gouvernement désignaient comme de peau surpigmentée voire d'intégristes religieux de tout bords. La police disparut à peu près à cette époque. Tous les policiers furent licenciés puis en partie réengagés dans les forces dites de "Protection Nationale". Il ne fallut pas longtemps avant que le gouvernement en place fusionne cette troupe parrallèle avec l'armée régulière. Celle-ci fut d'ailleurs rapidement épurée de ses éléments considérés comme crypto-gauchistes.
En janvier 2003, la population était déjà largement encadrée par la Protection Nationale et le drapeau national s'était vu orné d'une flamme noire en son centre. Ainsi lorsque dans le but prétendu de défendre la sécurité nationale, le multipartisme fut supprimé, les émeutes qui suivirent furent aisément réprimées par une force entrainée et autorisée à tirer dans la foule. La communauté internationale contempla le spectacle sans oser intervenir. La France fut bien sûr exclue de l'Union Européenne ainsi que de bon nombre d'organisations. Le gouvernement considéra ceci comme un complot et réussit même à convaincre une frange de la population du bien-fondé de sa théorie. La réussite du parti français encouragea le nationalisme dans bon nombre de pays européen. Ainsi dans bon nombre d'entre eux la part des votes accordées à l'extrême-droite passa au-dessus de 25%.
Paul et Hélène vivaient les événements avec consternation. Ils se sentaient totalement impuissants. Le pire était de sentir que la population du village commençait petit à petit à adhérer aux thèses du pouvoir. Certains déjà, critiquaient dans leur dos leur union sans mariage. Le fait qu'Hélène soit enceinte n'arrangeait rien au sujet. Elle mangeait de plus en plus de chocolat. D'ailleurs le chocolat importé de Suisse avait baissé son prix d'au moins 30%. Il fallait bien admettre que ce pays entretenait des relations privilégiées avec le leur, par ailleurs rejeté par la communauté internationale.
Depuis un mois, le nettoyage racial avait commencé. Les communautés étrangères furent priées, après que leurs biens ait été saisis, de quitter le territoire national. Celle qui ne le firent pas de gré, le firent sous la menace d'une arme. De longues colonnes de réfugiés se dirigèrent vers les pays voisins. L'arrivée d'une telle quantité de population étrangère força les démocraties qui les accueillaient à mettre sur pieds des camps pour les loger. Les partis fascistes (qui ne reniaient plus leur nom), profitèrent de l'événement pour crier à l'invasion. Dans sa grande magnanimité le gouvernement décida de laisser le choix aux opposants politiques trop bruyants entre l'exil et la prison. Beaucoup choisirent l'exil. En moins de trois mois, la population nationale avait diminué de près de quatre millions, d'hommes, de femmes et d'enfants.
Hélène en était à son quatrième mois de grossesse et son ventre était déjà bien renflé. Avec l'enfant qui arrivait, ni elle ni lui n'étaient d'humeur à lutter contre le gouvernement en place. La neige recouvrait toute la région. Le couple était l'un sur l'autre sur le canapé du salon. Depuis que la réception d'émissions par satellite avait été interdit, regarder la télévision était une vraie corvée. Ainsi après une heure de documentaire sur la vie d'Hélène d'Arc, ils avaient eu droit à un reportage sur les « groupuscules manipulés par l'étranger qui mettaient en danger la sureté de l'état ». Par conséquent, ils dormaient presque lorsque la porte manqua d'exploser sous les coups de pieds. Hélène se leva en sursaut. Paul fixait la porte avec apréhension. Elle s'ouvrit brusquement. Une unité de la Protection Nationale entra dans le salon. C'était un groupe de six hommes, tous très jeunes. Leur chef lui devait avoir à peine trente ans. Il était plutôt obèse et relativement laid. Ils portaient tous l'uniforme de rigueur. Un vêtement d'une seule pièce en cuir synthétique brillant. A leur taille des munitions en ceinture et une arme de très gros calibre informaient sur leurs méthodes. Chacun tenait dans sa main une matraque électrique de nouvelle génération, capable de tuer en quelques secondes. Leurs pieds étaient chaussés de bottes rouges, en plastique. Hélène arrêta la télévision. L'émission « Les Dossiers de l'Histoire » s'apprêtait à révéler la vraie vérité vraie au bon peuple sur les camps de concentration durant la deuxième guerre mondiale.
- Connaissez-vous cet homme?, lança leur chef.
Il tenait une photo toute froissée. C'était le portrait du vieux Charles.
- Euh, oui. Un peu. C'est mon patron, dit Paul, visiblement intimidé.
Hélène tremblait et recouvrit son ventre de ses mains comme pour le protéger.
- Et bien bravo Monsieur! Le gouvernement vous offre de reprendre son entreprise! Elle vous appartient désormais. Et ceci uniquement dans le but de faire votre bonheur et celui du petit français que votre femme va donner à la nation. Soyez-lui en reconnaissant en l'aidant à traquer tous ceux qui minent l'effort national et continuer à repeupler la nation trop longtemps abandonnée aux molesses de la démocratie! Voici ma carte de visite, et les papiers qui font de vous le propriétaire.
Il tendit une pile de papier à Paul ainsi qu'une carte, noire elle aussi. A voir tous ce noir Paul se demanda s'ils étaient vraiment aussi racistes qu'on le croyait.
- Mais, se risqua-t-il, qu'est-il arrivé à... à cet homme-là?
Il montra la photographie du doigt.
- Il a été arrêté. Figurez-vous qu'il complotait en secret contre le gouvernement. Haute trahison! Un franc-maçon, vous réalisez... Au revoir monsieur, nous avons d'autres personnes à protéger.
Les hommes en noir marchèrent jusqu'à la porte. Puis ils firent demi-tour sur leurs talons et leur chef entonna leur devise, les deux bras levés en signe d'allégeance au « Guide ».
- Protection!, hurla-t-il.
- NA-TIO-NALE!, reprirent les autres.
- Nous vous protégeons de l'ennemi!, continua le chef en hurlant.
- ET DE VOUS-MÊME!, braillèrent en cur les jeunes recrues.
Ils sortirent et claquèrent la porte violemment. Le bruit de leurs pas et de leurs chants mit longtemps à disparaître de l'environnement sonore. Le couple resta plaqué contre le canapé. Hélène pleurait. Paul la serra dans ses bras. C'était la première fois qu'ils avaient affaire avec la Protection Nationale. L'isolement de Châtel-du-Sabot ne les avait pas préservé longtemps.
Le lendemain, Paul et Hélène partirent pour faire leurs achats. C'était samedi et le marché se tenait au centre du village comme d'habitude. Ce qui était moins habituel, du moins pas encore, c'était le nombre de soldats de la Protection Nationale qui avaient fait dégagé une partie de la place. Le vieux Charles se tenait au centre des hommes en armes. Ses mains étaient nouées et son visage marqué par les coups. Il ne savait probablement rien du complot mondial mais, au vu de son état, il l'avait probablement dit. L'un des hommes portait un tambour. Il frappa quelques coups et vociféra.
- Cet homme, si l'on peut le nommer ainsi, a été reconnu coupable de haute trahison. Par ses activités obscures, il a sciemment mis en danger la sécurité de l'état et pas conséquent de chacun. Que son sort vous serve d'exemple!
Les hommes de la Protection Nationale sortirent leurs matraques. La population surnommait cet outil de répression le barreau de chaise électrique. Ils se regroupèrent ensuite autour du vieil homme.
- Protection!, cria l'homme au tambour.
- NA-TIO-NALE!, reprirent les hommes en appliquant leur matraque sur le cou de Charles.
- Nous vous protégeons de l'ennemi!, continua l'homme au tambour.
- ET DE VOUS-MÊME!, crièrent les hommes de main en activant leurs armes.
En quelques secondes le vieux Charles s'écroula. Son cou était noir de brûlures. Deux hommes le prirent par les pieds et le trainèrent plus loin. C'était la première exécution publique a avoir lieu au village même. La population n'était pas encore bien habituée mais ça viendrait... de gré ou de force. Le couple renonça à faire des achats ce jour-là. L'ambiance au marché était, disons, particulièrement désagréable.
Les jours puis les mois passèrent, au pas bien sûr. Le ventre d'Hélène grossissait à vue d'il. Ce serait une fille, savait-on par avance. Paul avait repris le commerce du vieux Charles. Les clients habituels continuaient d'y venir, excepté certains qui avaient mystérieusement disparus. Probablement pas dans le triangle des Bermudes. Un jour que Paul frottait amoureusement une statuette de marbre aux formes douces, la porte vitrée explosa soudainement. Les forces de la Protection Nationale entrèrent dans la boutique.
- Contrôle de routine, monsieur!
Sans en dire plus, ils commencèrent à fouiller dans les étagères. L'un d'entre eux mit la main sur une statue africaine en bois précieux. Il la montra à son supérieur.
- Propagande négre!, déclara celui-ci.
Il l'arracha des mains du jeune homme et la jeta au sol. Dans les minutes qui suivirent, beaucoup d'autres objets finirent leur parcours au même endroit. A la fin, un joli tas ornait le plancher.
- Voici les nouvelles directives. Attention dès aujourd'hui vous serez condamnable si vous continuez à vendre de telles horreurs. Enfin, vous ne pouviez pas savoir.
Il tendit une liste de toutes les formes d'art désormais interdites à Paul. Elle était longue. Grâce à Dieu, Paul ne faisait pas dans l'art moderne auquel cas il ne lui aurait resté que ses étagères. Et encore, les blanches.
- Merci, dit Paul.
L'autre ne comprit pas l'ironie qui se trouvait dans ce mot et sortit accompagné de sa troupe, ainsi que de sa stupidité qui le suivait comme une ombre. Le slogan habituel lui fut épargné. Finalement c'était une bonne journée.
Hélène en était à son huitième mois de grossesse lorsque le jour arriva. Paul était sur le point de fermer la boutique lorsqu'elle lui téléphona. Il courut chercher le docteur, un jeune qui venait de s'installer près de son échoppe. Le jeune homme était arrivé très récemment afin de remplacer l'ancien médecin du village, un juif. Celui-ci interrompit une visite en cours et le suivit. Ils foncèrent ensemble dans la Volvo orange. Hélène était seule à la maison. Lorsqu'ils arrivèrent dans la cour, Hélène poussa un cri qui auraient pu laisser croire à une séance de torture. Ils coururent vers la porte. Puis le bruit d'un pleur de bébé arriva à leurs oreilles provenant de la chambre. A la vue du docteur, Hélène couvrit son bébé sous le drap, il venait de sortir et criait toujours.
- Sortez, c'est trop tard!, cria-t-elle.
- Hélène, c'est le docteur, argumenta Paul, il doit l'examiner. Et je veux la voir moi aussi.
Alors, doucement, Hélène ressortit le bébé, encore couvert de sang, qui criait à perdre haleine. Paul comprit alors les craintes d'Hélène à la vue du nouveau docteur. Le bébé était une magnifique petite fille, une magnifique petite fille au cheveu crépu et à la peau sombre. Désiré serait certainement heureux d'apprendre qu'il était père. Paul était dépité. Pendant tous ces mois, il avait espéré la naissance de celle qui allait être la concrétisation de son union avec Hélène. Toute sa fierté de père venait de s'évanouir. Et dire que si Désiré lui avait ressemblé il ne l'aurait peut-être jamais su. Il se dit qu'il aurait préféré cela.
- Oh, mon dieu!, s'exclama le docteur. Vous... Vous savez que la reproduction inter-raciale est un délit à présent? Elle sera expulsée, mais vous...
Hélène ne répondit pas, elle serrait le bébé contre elle. La petite avait fini par se taire. Par chance le jeune homme n'était pas un partisan du pouvoir. Il examina le bébé qui était en parfaite santé et lui appliqua tous les soins nécessaires à un nouveau-né. Il fut tout de même intrigué par la couleur des yeux de l'enfant. Dans l'ombre ils paraissaient bruns, mais à y regarder de plus près ils étaient rouges. Un rouge très profond, identique à celui du miroir. Cela n'était qu'un détail. Il y avait plus important à régler.
- Qu'est-ce que vous comptez faire maintenant?, demanda le practicien.
- Je ne sais pas, dit Hélène.
- Probablement découper les testicules de quelqu'un, corrigea Paul.
- Paul..., soupira Hélène.
Il se tourna vers la fenêtre et fit mine de bouder. Le médecin reprit:
- Je crois que peux vous faire sortir du pays. Mon père... mon père travaille à la nouvelle douane que la Protection Nationale a installé à la frontière franco-espagnole.
- La Protection Nationale?, répéta Hélène avec inquiétude.
- Oh, c'est juste un travail pour lui. Je sais qu'il vous aidera. Il n'y pas de temps à perdre. D'ici quelques jours les forces du Nouvel Ordre viendront vérifier la naissance de votre enfant et prendre son empreinte génétique. Vous devez partir dès que possible.
Le couple resta tout de même sur place pendant une semaine. Par chance, Marie était née un peu prématurément. Cela leur laissait un délai avant de devoir partir. Le médecin passait tous les jours pour regarder le bébé. Le dernier jour il donna au couple toute une collection de produits pour nouveaux-nés. Le moment venu, il ne fallut pas plus d'une heure à Paul et Hélène pour rassembler tout ce qui leur était cher dans la maison ainsi que de quoi survivre en cas de besoin. Ils remplirent donc le coffre de la Volvo avec leurs affaires ainsi que quelques objets en or ou en argent que la vieille grand-tante de Paul avait laissé dans les tiroirs. Le jeune médecin leur donna l'adresse de son père au sud de la région de Biarritz. Hélène prit un peu de terre de son jardin dans une bouteille en plastique. C'était une grande sentimentale. Ils jetèrent un dernier regard à leurs souvenirs et montèrent dans la voiture.
A chaque péage sur l'autoroute, la Protection Nationale examinait la voiture d'un air soupçonneux mais la présence du bébé leur inspirait confiance. Lors de chaque contrôle, Hélène enduisait les bras de Marie de crème blanche. Elle cachait également son visage et ses petits cheveux frisés contre son sein. « Shtt... Elle dort. », lançait-t-elle méthodiquement d'un air complice aux Protecteurs Nationaux. La technique s'avéra efficace. La propagande sur les bienfaits de la natalité avait aussi des effets positifs.
Il devait être près de trois heures du matin lorsque la voiture pénétra dans la cour de la petite villa. Un gros homme d'une soixantaine d'année portant l'uniforme des Protecteurs Nationaux les attendait. Il n'y avait pas plus de cheveux sur sa tête que sur celle des jeunes membres de la Protection Nationale mais chez lui c'était naturel. Il regarda la Volvo orange d'un air consterné.
- Vous n'auriez pas pu trouver plus discret?
- On avait pensé à un 40 tonnes de la même couleur..., répondit Paul.
- Grand comique le cocu!, rétorqua le vieil homme. Vous avez du prendre une sacrée claque, hein, jeune homme? Mon fils m'a tout raconté.
Paul rougit, mais ne répondit pas. Leur destin reposait tout entier sur les épaules de cet homme.
- Bon, c'est pas ça qui va m'empêcher de vous aider mes gamins, continua-t-il.
- Merci, dit Hélène. C'est très généreux de votre part.
- J'étais communiste, déclara le vieil homme. Trotriste même, ou quelque chose comme ça. Mai 68, ça vous dit quelque chose mon p'tit bonhomme? Ah, c'était le bon temps. Les matraques étaient en bois. Ben, ouais, et maintenant je suis à la Protec'. Si on m'avait dit ça quand j'avais des cheveux longs et du shit plein les poches... Enfin, c'est la vie!
Paul retrouva son sourire à l'écoute de ce récit.
- Montez à l'arrière, ordonna le vieil homme.
Paul s'assit au côté d'Hélène et Marie. C'était un bien joli bébé. Petit à petit il se faisait à l'idée qu'il pouvait en être le père sans y avoir mis de son grain. Le vieux Protecteur National prit le volant et démarra immédiatement. Quarante minutes plus tard, ils atteignaient un petite douane dans les collines. L'entier de la frontière était à présent tendue de barbelés. Les ours avaient dû apprécier. La voiture s'arrêta au point de contrôle. Il suffit de quelques mots au vieux pilote pour obtenir l'autorisation de passer. L'uniforme aidait beaucoup. Une fois en territoire espagnol, le vieil homme conduisit la voiture jusqu'à une autre douane, relativement éloignée. Il quitta ensuite le couple afin de repasser la frontière à pied.
- Bonne chance, dit-il en s'éloignant.
Les autres n'eurent pas le temps de lui dire merci que sa silhouette avait déjà disparu dans la nuit brumeuse.
Ils étaient à présent en pays libre. C'était presque trop facile. Malgré la fatigue Paul reprit le volant et conduisit le véhicule jusqu'à la prochaine aire de repos sur l'autoroute proche. Là, il éteignit le moteur et le couple prit sa première nuit de sommeil dans une démocratie depuis près de sept mois. Sans aucun doute, le sommeil y était plus doux.
Après ce long repos, la Volvo prit la route de Barcelone. Un oncle d'Hélène y vivait depuis quelques années. Sur la route, ils croisèrent un camp de réfugiés français. Ils les regardaient passer de derrière leurs grillages. Leurs corps étaient maigres et leur regard vide. Des soldats faisaient des rondes autour de l'enceinte. Hélène, heureusement, n'était plus concernée depuis quelques jours. Il devait y avoir des milliers de personnes dans ce camp. Ces images n'étaient jamais parvenues sur leur écran de télévision, le gouvernement prétendait que chacun était retourné dans son pays y compris les opposants politiques et y vivait dans de bonnes conditions. Il était près de six heures du soir lorsque le véhicule finit par atteindre son but. La voiture tourna dans le quartier encore un bon quart d'heure avant de trouver où s'arrêter. L'immeuble recherché ressemblait à un cube et le quartier à un seau de glaçons. La recherche fut donc longue. Hélène marchait avec son bébé dans bras et son poids eut tôt fait de l'épuiser. Elle suivait Paul avec peine. Lui courait dans tous les sens à la recherche du bon numéro. Effectivement, c'était un cube. L'immeuble affichait fièrement une couleur entre le gris et le brun qui semblait être le résultat du mariage du sol bétonné et du ciel rougeoyant du crépuscule naissaient. Ils sonnèrent à la porte. Un grand fracas se fit entendre.
- Aaaaarrr!, rageait une voix d'homme.
La porte s'entrouvrit. Le visage d'un homme d'une quarantaine d'années, apparut dans l'ouverture mince.
- Hélène..., lâcha l'homme.
Il ouvrit la porte entièrement pour faire apparaître un corps du type de ceux qu'on voit sur les publicités pour produits amaigrissants dans la case portant la mention « avant ». Il portait un T-shirt sans manches qui laissait apparaitre des dessous de bras velus. Un short du meilleur goût cachait ses organes génitaux. En posant son regard plus bas Paul remarqua un seau qui semblait épris de son pied gauche. De l'eau dessinait une trainée venant depuis le salon. De toute évidence la sonnerie l'avait réveillé pendant qu'il prenait mollement un bain de pieds dans un seau trop petit.
- Entrez..., grogna le locataire.
Il n'avait pas exactement l'air ravi de voir débarquer sa nièce à l'improviste. Il faut dire qu'Hélène entretenait peu de contacts avec lui. La dernière fois qu'elle l'avait vu, elle portait un cartable en peau de vache sur son dos. En entrant dans le salon, elle remarqua au mur un portrait fraichement posé du général Franco. Son petit doigt lui dit qu'elle avait bien fait de ne pas monter tout de suite avec les valises. Elle failli le mordre pour le faire taire, mais bon, c'était son doigt et il savait être tendre parfois aussi. Paul soupçonna une complicité entre son aimée et ce doigt puis il se dit que c'était sûrement son imagination. Ce n'était qu'un doigt. Ce n'était qu'un doigt après tout. Il se le répéta quelques fois avant de se rappeler que, la dernière fois qu'il avait dit ça, il avait eu droit à un double strip-tease intégral type « mon curé chez les nudistes ».
L'oncle Pierre offrit un café aux invités impromptus. Ils buvaient lentement, sans trop savoir quoi dire. De toute évidence, ils n'allaient pas rester ici. Sur un meuble, tronait une médaille de guerre. Dieu seul savait où il l'avait récupérée. Hélène donna quelques informations à son oncle sur l'état des membres de sa famille restés en Nation Française. A vrai dire, il s'en moquait éperdumment. Ainsi, la conversation ne s'éternisa pas et le couple ressortit rapidement sous le regard ébahi du locataire à qui son regard indifférent venait à peine de laisser remarquer la couleur du nouveau-né. Il en était devenu rouge et il manqua de s'auto-fusiller.
Paul et Hélène sortirent de l'immeuble un peu perdus. Ils n'avaient désormais nulle part où aller. Ils s'assirent dans la voiture et décidèrent de faire une pose. Hélène donnait le sein au bébé. Elle fut la première à prendre la parole.
- Tu te souviens du vieux Charles... il a dit... il a dit qu'on pouvait faire quelque chose.
- Quelque chose?
- Contre le sixième mal.
- Il l'a laissé sous-entendre.
- Je vois pas le rapport, on est juste des réfugiés clandestins, c'est tout. Qu'est-ce qu'on peut bien avoir en rapport avec ton sixième mal?
- Le sixième mal... il disait que c'était l'affrontement des hommes entre eux.
- Tu voudrais me faire croire que toutes horreurs dont ont été coupables les hommes au cours des siècles ne seraient que l'effet d'un mal mystérieux sous-jacent.
- A peu près, confirma-t-elle. Pourquoi pas?
- Cela me paraît juste un peu trop facile. Et pas très réaliste.
- Pas très réaliste?
- Tu sais, moi les trucs surnaturels...
- A t'entendre on croirait que tu ne te souviens pas de ce qu'il se passait il y a à peine une année!
- Ah oui, l'amour de ma vie s'est fait prendre grassement par un curé! T'as raison, ça frise le surnaturel. Et des poils aussi.
- Arrête de ressortir ça sans cesse comme si cela avait été gratuit. N'oublies pas que tout s'est arrêté après.
- Mon cur entre autres, ironisa-t-il.
- Paul... nous avons déjà arrêté le mal une fois.
Il y eut un silence.
- En Afrique c'était différent. Il était évident que les hommes n'étaient pas responsables, reprit Paul.
- Peut-être... ou peut-être que nous avons vécu tellement de guerres, de massacres et de répressions politiques que nous avons fini par penser que c'était la nature humaine. Paul... et si... et si l'humanité était bonne en fin de compte?
- Nous ne serions que des victimes?, interrogea-t-il dubitativement.
- Il est possible que nous soyons habités par le mal depuis la nuit des temps et qu'il suffisent d'une pulsion assez violent pour le réveiller.
- Pure théorie. En pratique, nous sommes juste deux réfugiés d'une dictature comme le monde en a connu tant d'autres.
- En théorie la démocratie française n'avait aucune chance de tomber, remarqua Hélène.
- Admettons, dit Paul. Et alors? Qu'est-ce qu'on fait? Tu veux que j'appelles Désiré? Peut-être que le gourdin divin ramènera la démocratie...
Un long silence se fit. Paul regardait les passants par la vitre. Hélène en profita pour coucher la petite dans son berceau à l'arrière.
- Oui!, lança subitement Hélène.
- Oui quoi?
- Oui, il faut appeler Désiré! Lui seul savait ce qu'il fallait faire pour arrêter le mal au Cameroun. Il saura peut-être nous aider dans ce cas-là.
- D'accord mais pense à mettre un préservatif cette fois...
- Paul, ça suffit. Je n'ai pas besoin que tu me rappelles ça sans cesse.
- Soit, tu as son numéro de téléphone?
Ils téléphonèrent au service des renseignements internationaux. Le peu d'euros qui leur restait serait vite épuisé. Aprés cet épisode, ils n'auraient plus que des Francs Nationaux, devise difficile à échanger tant elle était instable.Toutefois la somme leur suffit pour obtenir le numéro d'un hôtel voisin du monastère de Désiré. Ils le firent appeler et celui-ci arriva en courant à la réception de l'hôtel. Ils n'eurent le temps d'échanger que quelques mots. Une seule question semblait intéresser le prêtre.
- J'ai essayé de vous joindre depuis des mois! Est-ce qu'elle est née?
- Euh, oui, répondit Paul.
- Dieu soit loué. Il nous reste encore une chance avant que les choses n'empirent.
- Ah parce-qu'elles peuvent encore empirer?
- Dis-toi que si l'histoire devait se répéter nous serions actuellement en 1938.
- Aïe.
- Prenez soin de la petite! J'arrive par le premier avion. Le temps de trouver l'argent.
Ils résolurent ensuite d'attendre aux alentours de la cabine pour que Désiré leur communique le numéro du vol. Celui-ci rappela à peine une demi-heure plus tard. L'avion devait arriver le lendemain matin à sept heures. Il faisait presque nuit et le couple décida qu'il était temps d'aller dormir. Ils partirent à l'aéroport et s'endormirent dans la voiture sur le parking, réveillés de temps à autre par les cris de Marie. Ils commençaient à rêver chaque soir de dormir dans un bon lit douillet.
Le réveil du lendemain fut brutal pour Hélène. Paul était déjà réveillé et avait enclenché la radio. Cela faisait deux jours qu'ils ne l'avait pas alummée. L'introduction du journal de sept heures de la radio nationale était brève mais incisive. Hier, la Nation Française avait déclaré officiellement la guerre à l'Allemagne prétextant un danger d'invasion de la part de cette dernière. Les troupes de la Protection Nationale étaient massées devant la frontière. La communauté internationale avait protesté et menacé d'intervenir mais le gouvernement français avait promis de lâcher des bombes atomiques sur les pays qui tenteraient de s'opposer à ce qu'il appelait une opération de prévention. Les Etats-Unis avait déclaré, hier soir, qu'ils n'interviendraient pas dans la politique intérieure européenne. Les autres avaient suvis. Depuis ce matin, l'offensive avait commencé. L'armée allemande était en large infériorité numérique et les troupes de la Protection Nationale progressaient.
Paul tenait sa tête entre ses mains. Il n'en croyait pas ses yeux. Si on lui avait dit ça cinq ans auparavant, il aurait rit. Il se sentit terriblement impuissant. Malheureusement Hélène ne pouvait pas lire dans ses pensées et elle n'eut pas la sensation d'être maladroite lorsqu'elle évoqua le nom de Désiré alors que ce mot trottait dans l'esprit de son compagnon.
- L'appareil de Désiré est sûrement déjà au sol, remarqua-t-elle.
- Et bien, je vais pas me gêner pour marcher dessus, rétorqua-t-il. Ca lui apprendra.
Hélène soupira et leva les yeux au ciel, histoire de contempler le plafond jauni de la vieille Volvo. Il n'oublierait donc jamais. Ils sortirent prestement du véhicule. Hélène prit garde à ne pas réveiller Marie et marcha lentement. Paul en direction du hall d'arrivée, donnant au passage un coup de pied dans le chapeau d'un trompettiste aveugle. La monnaie s'éparpilla sur tout le sol. Il voulut essayer de l'aider à ramasser mais le vieil homme le prit pour un voleur et manqua de l'assommer avec sa canne. Le public présent apprécia le spectacle comique. Paul reprit sa course. Il arriva dans le hall et glissa sur un bon mètre avant de s'arrêter. Il scrutait la foule mais aucun homme ne ressemblait de près ou de loin à Désiré. Sa grande taille et sa traditionelle tunique blanche le rendaient pourtant facile à repérer, d'habitude. Le regard de Paul se perdait dans la foule qui commençait à se dissiper. Pas de trace du prêtre. Pourtant le panneau lumineux indiquait que son avion avait bien atterri. Sur ce, Hélène arriva tranquillement.
- Il n'est pas encore sorti?, demanda-t-elle.
- Je ne sais pas. Je ne le vois pas.
Un instant plus tard, un dernier groupe de passagers retardataires passa la porte. Ils retrouvèrent leur famille et s'en allèrent aussitôt. Il ne restait devant la porte qu'un garde. Hélène s'approcha de lui et tenta de s'exprimer en espagnol.
- Est-ce que tous les passagers sont sortis?, demanda-t-elle.
Elle finit par décrire celui qu'elle attendait. Le garde lui intima de le suivre. Paul suivit. Ils passèrent quelques portes et se retrouvèrent dans un bureau. Le garde leur demanda d'attendre. Il sortit et ferma la porte.
- Qu'est-ce qu'il se passe Paul?
Paul ne répondit pas. D'ailleurs il n'en avait aucune idée. Un long moment passa. Marie dormait paisiblement. Puis la porte finit par se rouvrir. C'était Lucien, l'enfant qu'ils avaient recueilli lors de leur épopée au nord du Cameroun. Ses yeux étaient humides. Il avait pleuré. Désiré n'était pas avec lui. Un homme en costume gris le suivait. Il portait des lunettes avec une monture verte très fine. Son explication fut brêve et sans fioritures. Il parlait un bon français.
- Monsieur, j'ai un mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre ami a été abattu à sa sortie de l'avion.
- Abattu?, répéta Paul incrédule.
- Mais par qui? C'était un prêtre...
- L'homme que nous avons arrêté était visiblement un membre d'élite de la Protection Nationale. Il s'est donné la mort avant que nous ne puissions l'interroger.
- Pourquoi lui..., murmura Hélène. Il n'avait rien à se reprocher.
- Allez savoir, reprit l'homme en gris. De nos jours plus rien ne m'étonne de la part des français... Vous connaissez cet enfant?
Il désignait Lucien du regard.
- Bien sûr, affirma Hélène. C'est mon fils.
Paul la regarda estomaqué. Elle lui fit comprendre d'un regard qu'il devait jouer le jeu. Il ne dit rien.
- Ah, je vois, dit l'homme en regardant le bébé. Alors il faut qu'il parte avec vous. Bien sûr auparavant il faut que je voie vos papiers d'identités ainsi que vos visas d'entrée.
Visa d'entrée... le mot venait résonner dans la tête d'Hélène. Ils n'avaient pas de visa. Ils étaient clandestins et se comportaient naturellement comme s'ils n'avaient rien à cacher. Devant l'immobilité du jeune coupe, il ne fallut pas longtemps à l'homme en gris pour comprendre la situation.
- Si vous n'avez pas de visa, en tant que ressortissant français, vous devez être reconduits à la frontière. A moins que vous ne demandiez l'asile politique.
- Nous le demandons, déclara Paul.
De toutes façons ils ne pouvaient mettre les pieds en Nation Française.
- Alors nous examinerons votre cas, dit l'homme en sortant de la pièce. Quelques minutes plus tard deux policiers entraient dans la pièce et les entrainait au dehors. Ils montèrent dans fourgon. Lucien ne disait rien. Les longs mois d'écoute et de dialogue que Désiré avait passés avec lui venait d'être effacés par le meurtre de son père adoptif. Pas un mot de sortit de sa bouche durant tout le trajet. La fourgonnette ne s'arrêta qu'une fois à l'intérieur du camp. Les noms des quatre arrivants furent enregistrés puis ils eurent droit à la visite médicale. Ensuite seulement, on les lâcha à l'intérieur du campement entouré de grillages. Paul s'assit dans le sol sablonneux. Hélène fit de même, tenant toujours Marie dans ses bras. Le jeune Lucien s'assit à leurs côtés. Malgré les encouragements des deux européens il ne prononça pas une parole. Son regard était vide de sens et constamment dirigé vers le ciel.