Chapitre II, Introduction différée

Le lendemain Paul ne retourna pas à la boutique. Pas plus que le lendemain. Pendant les deux semaines qui suivirent, il se consacra entièrement à Hélène. Elle progressait rapidement. A tel point qu'au bout de la première semaine elle put appeler elle-même sa mère et lui dire quelques mots sur son répondeur. Elle n'aurait certainement pas pu soutenir une conversation normale mais cela suffisait pour rassurer ses proches. Par chance, la famille de Paul se souciait peu de lui et son isolement ne fut pas même remarqué.
Peu à peu la vie reprenait son cours. Ce matin-là, Paul s'était levé tôt. Il avait prit goût à s'occuper des arbres du jardin. Soudain il entendit une sonnette retentir. Celui qui s'en servait n'en était pas avare. La bicyclette déboula dans la cour à vive allure et le vieux Charles, qui la conduisait, se retrouva sur le sol en essayant de faire un freinage d'urgence sur le gravier.
- Ca a commencé Paul! Ca a commencé! Allumez la radio!
Ils coururent vers l'intérieur et enclenchèrent le vieux poste. Hélène s'approcha doucement.
- Bonjour Hélène, dit l'antiquaire.
Comme à son habitude elle ne répondit pas. Puis la radio attira leur attention:
- (...) ce symptôme, récemment identifié par le docteur brittanique H. G. Towells se caractérise chez ceux qui en sont atteints par une irrésistible pulsion qui les pousse à commettre toutes sortes d'exactions apparemment sans but précis. Celui-ci expliquerait les incroyables flambées de violence qui frappent soudainement cette région du Cameroun. Cette théorie d'une maladie psychique contagieuse est bien sûr contestée par une grande partie du monde scientifique. Elle est toutefois la plus plausible étant donnés les nombreuses années de stabilité politique dont a jouit ce pays ainsi que le manque total de sens dans les attaques perpétrées ces dernières heures. A l'heure actuelle le bilan serait de plus de 1500 morts et plusieurs centaines de blessés. Les rares survivants des villages qui ont vu fondre sur eux une nuée de psychotiques rapportent des histoires terrifiantes. Certaines des personnes atteintes seraient dans un état proche de la rage et mordraient jusqu'au sang leurs victimes et se jetteraient sur elles comme des bêtes, arrachant membres et chair dans une folie meutrière inexplicable. L'armée est sur le pied de guerre et les populations civiles du nord commencent à fuir vers le sud formant d'interminables colonnes humaines. – jingle – Et maintenant les résultats du tiercé en direct de Vincennes. Suivis du développement en profondeur de la dernière affaire sexuelle du président américain (...)
Le vieil homme éteignit le poste puis se lança dans une explication à l'intention du couple.
- La folie, mes enfants, est la sixième forme du mal tel qu'il est décrit dans les écritures de Salvius. Celle-ci serait la pire car contrairement à ses autres manifestations, elle n'attaque pas directement les hommes mais les pousse à se détruire mutuellement au-delà même des penchants auxquels leur propre nature les incline déjà. Toujours d'après lui, cette forme de mal n'a jamais pu encore se déchainer sur notre planète. Si tel devait être le cas le cas le destin de l'humanité se dirigerait petit à petit vers le chaos éternel. D'après lui il serait possible que ce mal soit libéré, même plusieurs fois au cours des XX et XXIe siècles...
- C'est rassurant., déclara Paul. Mais qui c'est ce Salvius, d'abord?
- Johannes Augustus Salvius, un religieux d'origine néérlandaise, mort sur le bûcher en 1341 pour hérésie. Je crois être le seul à posséder un exemplaire de son recueil, le reste ayant disparu avec lui. Il prédisait l'apparition dans son pays de la quatrième forme du mal, la maladie. A peine deux années plus tard, l'Europe fut ravagée par la peste.
- Oui, mais la peste est une maladie connue aujourd'hui. Ca n'a rien d'ésotérique en soi. C'est juste un bacille qui agit de cette manière.
- Aujourd'hui mon jeune ami, aujourd'hui seulement. Lorsqu'une balle vient te frapper le cœur, tu peux dire que c'est le destin, que cette balle était là comme ça, sans raison. Moi je dis que quelqu'un l'a créée et l'a tirée. Tu utilises le terme ésotérique pour définir tout ce que tu ne comprends pas, cela te permet de t'en éloigner et de nier sa réalité. Le mal est peut-être une idée, un objet abstrait, mais ses manifestations elles sont bien réelles.
- J'ai peur, murmura Hélène à l'attention de Paul qui ne l'entendit pas.
- Et qu'est-ce que vous comptez faire? Aller voir les hordes déchaînées et leur expliquer qu'un savant d'il y a six six siècles avait prédit leur comportement?
- Il ne sert rien de s'en prendre au symptôme Paul. C'est la cause qu'il nous faut chercher.
- Et cette cause c'est?
- Nous l'appelerons Lucie si cela peut vous aider à comprendre.
- Tout ça c'est de ma faute?
- Entre autres oui. Assez discuté, nous partons pour le Cameroun dès ce soir. J'ai déjà réservé nos billets. L'avion pour Yaoundé part à dix-neuf heures. Il ne nous reste donc que quelques heures pour faire nos bagages et atteindre l'aéroport. Nous ne pouvons pas nous permettre de rater cet avion. Qui sait si ce n'est pas le dernier avant la paralysie totale du pays. J'ai également pris contact par téléphone avec le frère Désiré Henriot, là-bas. Il connait notre cause et pourra nous aider.
- Mais qu'est-ce que nous allons faire là-bas, Charles?
- Si je le savais, je vous le dirais certainement. Tout ce que je sais c'est qu'il nous faut y aller pour faire face au sixième mal.
Après le stress de rigueur Hélène, Charles et Paul pénétrèrent dans l'aéroport. Tous trois avaient retiré leurs maigres économies sous forme de dollars afin de pouvoir en profiter au besoin, une fois là-bas. Ils cachèrent l'argent dans leurs valises, peut-être afin de les avoir toujours sous les yeux. L'embarquement se fit sans problèmes et quatre heures plus tard ils étaient dans l'aéroport de la capitale. Yaoundé était assez éloignée des zones d'affrontements mais l'on sentait déjà un frisson macabre parcourir la foule. Dans la rue, des prédicateurs annonçaient le jour du jugement dernier et invitait les passants à prier pour leur salut. La chaleur de septembre était considérable et la sueur ne mit pas longtemps à perler sur leur peau mal adaptée.
Ils montèrent dans un taxi qui les mena droit au monastère où résidait le frère Henriot. Celui-ci les attendait devant la porte. C'était un métisse au charme certain. Il était grand et fort. On lui aurait donné une quarantaine d'année. Il était vêtu d'une longue tunique blanche et une croix pendait à son cou.
- Bienvenue mes amis. Entrez., dit-il.
Une fois à l'intérieur, les trois européens ressentirent la fraîcheur et le calme les envahir. Le frère Henriot leur servit de grands verres d'eau qu'ils burent avidement.
- Alors Désiré, qu'est-ce que tu nous proposes?, demanda le vieux Charles.
- Je ne vois qu'une solution. Nous devons rejoindre le point de départ de ce mal afin d'en éteindre la source à tout jamais.
- Tu as raison Désiré.
Paul s'interposa.
- Allons, vous n'allez pas nous dire que nous devons aller dans la zone des exactions. Je viens d'apercevoir des images de ce qu'il s'y passe sur un des écrans d'un magasin sur notre route et il est hors de question que j'y mette les pieds et puis de toute...
- Paul!, l'interrompit Charles. Si nous n'y allons pas. Ils viendront ici, puis ailleurs et puis... partout.
Paul fit une mine pitoyable qui signifiait qu'il était prêt à accepter son triste destin. Avec ce qui les attendait, Hélène n'était pas prête de se remettre de son traumatisme précédent.
Tous quatre louèrent donc une Jeep avant de partir droit vers le nord. Vu la qualité des routes, il leur faudrait trois voire quatre jours avant d'atteindre ce qu'ils estimaient être la zone de départ de l'épidémie. Les trois premiers jours de route se déroulèrent sans problème, hormis une panne qui les obligea à faire une halte dans un garage. Ils ne dormaient cependant que d'un oeil. Les mains étaient toujours proches des fusils afin de faire part à toute éventualité. Le quatrième jour, les choses eurent tendance à se compliquer. Tout commença alors qu'ils longeaient la frontière tchadienne. Bien que par essence non-violent, le père Désiré avait su leur procurer des armes. Il n'en portait pas lui même. C'était un principe sacré. Hélène ne voulait pas d'arme non plus. Charles et Paul étaient chacun armés d'un fusil. Ils ne savaient pas vraiment s'en servir mais cela les rassurait. Ils aperçurent au loin un homme au milieu de la route. C'était un blanc, il portait un appareil photographique à son cou et marchait dans leur direction. Ils s'arrêtérent. Visiblement, c'était un journaliste américain.
- N'y allez pas, il y en a partout, s'écria-t-il. Faites demi-tour, je vous en prie.
Ils durent lui refuser leur aide et il continua à marcher sur la route. Il était probable que ce refus le conduise à mourir de fatigue et ils le savaient mais leur mission était trop importante.
Depuis cette altercation Paul et Charles tenaient leur mains constamment sur leur fusil. Progressivement, ils virent les murs d'une ville se dessiner au loin sous l'horizon.
- C'est Kaelé!, s'écria Désiré. La ville est déjà aux mains des hordes.
- Tu crois?, demanda Charles, je n'y vois rien d'anormal ma foi.
Ils continuaient leur avance.
- Contourne la ville Paul!, ordonna Désiré. C'est dangereux et nous n'avons rien à y faire. Paul dirigea la voiture vers la gauche et sortit de la route. Ils roulaient à présent sur une grande étendue de terre sèche, soulevant derrière eux un immense nuage de poussière rouge, ce qui ne les rendait pas plus discrets. Il durent passer entre les habitations d'un petit village qui semblait désert. Soudain, sur leur droite une centaine d'hommes couverts de sang et à moitié nus se mirent à hurler et se mirent à poursuivre la voiture. Il y avait des véhicules sur leur chemin mais aucun des assaillants de semblait à même de conduire une voiture. Ils avaient perdu tous ce qu'ils avaient d'humain. Leurs yeux étaient injectés de sang et ils ne parlaient plus. Ils ne poussaient plus que des cris de rages.
Hélène, qui avait décidément l'âme héroïque se serra contre Paul, dont l'épaule commençait à en être engourdie. Une foule de 150 à 200 poursuivants était à leurs trousses. La panique à bord du véhicule était limitée. Ils savaient que des hommes et des femmes à pied ne pourraient rattraper leur véhicule. Une petite angoisse se fit tout de même sentir lorsqu'ils réalisèrent que ce qu'ils croyaient être l'horizon et leur paraissait être la voie de fuite idéale était une foule cette fois-ci bien supérieure en nombre qui les attendait de l'autre côté du village. Ils étaient des milliers. Un masse d'ombres sans nom, assoifées de violence. Le docteur Towells aurait certainement été heureux de pouvoir étudier tous ces cas pathologiques. Ils étaient pris en tenaille. Une rumeur rauque montait de la distance. Paul fit un brusque virage vers la droite et se dirigea vers la ville. Kaelé était un charnier. Partout des corps gisaient inanimés dans un état que la décence eut estimé indigne d'être décrit. Certains bougeaient encore. Partout, le feu dévastait les habitations et la végétation urbaine. Ils traversèrent le centre de la ville à toute allure en essayant de ne pas prêter attention à leur environnement. La sortie nord de la ville serait bientôt envahie par la foule hystérique. C'était pourtant celle-ci qu'ils devaient emprunter pour se rapprocher de l'épicentre du phénomène. Ils décidèrent de tenter quitter la ville et d'essayer de la contourner à nouveau, par l'ouest, cette fois. Mais lorsqu'ils prirent la direction de la sortie ouest, ils virent une nuée humaine courir dans leur direction and criant rageusement. Il en venait de partout. A présent la sortie sud, elle même était envahie par la foule. Ils étaient bloqués de toute part.
- Le monastère!, s'écria Désiré. Foncez vers le monastère!
Paul s'exécuta. Après une bonne minute de course ils pénétrèrent dans l'enceinte du monastère. C'était un immeuble blanc et... enfin, bref ils n'avaient pas le temps d'admirer l'architecture.
- Suivez-moi, lança Désiré en sautant hors de la voiture.
Les autres le suivirent.
- Prenez les provisions! Nous en aurons besoin.
Paul et Hélène retournèrent en arrière pour prendre les sacs. Désiré fit sauter le cadenas de l'entrée avec deux coups de fusil. Tous se précipitèrent à l'intérieur. Hélène voulu refermer la porte mais Désiré l'en empêcha.
- C'est inutile. Nous ne pourrions pas les retenir longtemps. Il faut nous cacher. Il mena ses amis dans une grande salle aux murs blancs. Il souleva un banc. Sous ce banc se trouvait une trappe. Il l'ouvrit. On n'y voyait rien. Il faisait trop sombre et la nuit commençait à tomber.
- Rentrez là-dedans!, ordonna Désiré.
Les autres ne se firent pas prier car les cris de l'extérieur semblaient se rapprocher seconde après seconde. Un dispositif ingénieux permettait au banc de se remettre en place après la fermeture de la trappe. Ils ne seraient pas découverts là-dessous.
- Taisez-vous à présent. Et respirez doucement, ils ne peuvent pas nous trouver, à moins que nous ne nous fassions remarquer. Restez calmes.
Désiré avait beau vouloir afficher un ton rassurant, ses paroles ne ralentirent pas pour autant la respiration des ses camarades.
A peine quelques minutes plus tard, la foule avait atteint le monastère. D'abord celle venant de l'ouest. Puis était venue celle qui se trouvait au sud. Les deux groupes s'affrontèrent entre eux violemment. De leur cachette, quatre personnes frissonnaient à l'idée des images correspondantes aux sons de terreur qu'ils entendaient. Puis arriva le troisième groupe, celui de l'est. Ses membres attaquèrent ceux des deux autres groupes. Enfin, le quatrième groupe rejoignit le joyeux jeu de massacre. Après quelques instants, il n'y avait même plus de groupe. Chacun essayait de mettre fin aux jours de son voisin. Le vacarme sanglant semblait vouloir durer éternellement. Pendant ce temps Hélène, Paul, Charles et Désiré essayaient de manger et de se reposer car demain ils auraient besoin de forces. La cachette dans laquelle ils se trouvaient avait un sol boueux et chaud. Et si le bruit les empêchait de dormir, ils étaient presque à leur aise. Paul et Hélène se serraient mutuellement en se parlant tout doucement. Etrangement la situation semblait convenir à Hélène, qui s'était remise à parler plus librement. Après six heures de combat le bruit s'était largement atténué. Le vieil antiquaire avait élaboré une théorie selon laquelle lorsque les personnes atteintes n'avaient plus d'ennemis « normaux » il s'entretuaient entre eux. Ceci semblait se vérifier à présent. La question était, jusqu'à quel point cette théorie était-elle vrai. Etait-il possible qu'un seul homme survive à la fin, comme le supposait Charles?
La seule chose dont ils pouvaient être certains, c'était que l'attente était leur seule issue de secours. Mais ils ne pourraient pas attendre indéfiniment. Trois heures s'étaient écoulées depuis que les derniers cris de combats avaient été entendus.
- Tu crois qu'il est sage de sortir à présent?, demanda Charles à Désiré.
- Je ne sais pas, en tout cas, il ne reste plus grand monde de vivant là haut. Tout ceci me semble ressembler méchamment à l'apocalypse mes amis.
- Allons Désiré, cela reste limité à une seule région dans le monde!, rétorqua Charles.
- Il faut que je sorte, gémit Hélène dans l'oreille de Paul. J'ai besoin d'air.
Lentement, méthodiquement, Désiré ouvrit la trappe. Le sol était semé de cadavres et il faillit défaillir à cette vision. Tout en mettant le premier pied au dehors, il commença à psalmodier. Les autres sortirent doucement les uns après les autres. L'odeur de chair était insoutenable. Les corps étaient recouverts de traces de coups et d'empreintes de mâchoires. Les « possédés » comme les nommait Désiré n'utilisaient aucune arme, ils étaient retournés au stade ultime de l'humanité. Paul vomit ce qui dégoûta Hélène qui vomit aussi. Charles ne sentit plus son intestin à cette vision et éjecta aussi un peu de nourriture par voie buccale. Désiré, qui était plein de sagesse, décida qu'il ne valait mieux pas regarder et fit par conséquent l'économie de sa nourriture.
Paul voulait reprendre la Jeep et s'en aller au plus vite. Mais Charles l'en dissuada, il fallait d'abord s'assurer de la possibilité de sortir de la ville. Tous grimpèrent alors au sommet de la tour du monastère, enjambant les nombreux cadavres qui avaient décidé de terminer leur vie là. Parmi eux il y a avait des femmes, des enfant et des vieillards. Presque tous avaient la bouche emplie du sang de leurs congénères et le corps recouvert de marques de coups. Certains pourtant n'avaient pas la bouche ensanglantée. Peut-être que le mal n'atteignait pas tout le monde. Le spectacle était révulsant mais, on s'habitue à tout. Il suffisait d'imaginer qu'on regardait la télévision et tout était soudainement si loin. Tellement loin. Du sommet de la tour, ils dominaient une grande partie de la ville. Nottament la sortie ouest qui était dégagée. La sortie sud, d'où était venu le plus grand groupe était totalement impraticable, tant les rues étaient recouvertes de cadavres. Ils remarquèrent même un groupe de personnes à l'est. Ceux-ci se battaient encore. Les combats à main nues étaient lents, pour le moins. C'étaient probablement les derniers survivants. Ils établirent donc un itinéraire afin de pouvoir quitter la ville sans rester bloqués par des cadavres ou des hommes encore en état de combattre. Ils descendirent dans la cour, déplacèrent les corps qui bloquaient la sortie du monastère et grimpèrent à bord de la Jeep. Suivant leur itinéraire, ils réussirent à sortir de la ville morte et à reprendre la route en direction de Koussen, au nord, d'où ils soupçonnaient la souche initiale du symptôme de Towells d'être apparu initialement.
Alors que l'automobile s'éloignait doucement de la ville, Désiré eut un frisson à l'idée que cette ville, qu'il avait connu jadis vivante et riante, n'était plus qu'un désert de mort et d'immobilité, puis après un long silence, Paul s'exclama:
- A quoi bon prendre tous ces risques si nous n'avons pas même une idée de ce que nous devons faire là-bas?
Les autres ne répondirent pas. Ils n'avaient d'ailleurs pas de réponse à cette question.
Les arbres se faisaient de plus en plus rares et Désiré conduisait depuis deux heures et demie lorsqu'une petite habitation sur le bord de la route attira son attention. Il freina brusquement, manquant de projeter ses accompagnants au sol.
- C'est la maison du vieux Mamba, dit-il d'un ton serein.
- Qui ça?, demanda Hélène que le choc avait rendue plus loquace.
Tous la regardèrent étonnés. C'était la première fois qu'elle s'adressait à quelqu'un d'autre que Paul. Son état s'améliorait. Après un instant de silence, Désiré reprit:
- Le vieux Mamba était un sage qui se promenait de village en village lorsque j'étais enfant. Il avait réponse à toutes les questions. Je me souviens du jour où il a visité notre hameau comme d'hier. J'avais onze ans. Suivez-moi, dit-il en descendant du véhicule.
- Tu ne crois pas qu'il a été contaminé par le sixième mal?, s'inquiéta Paul.
- Allons-y. Nous verrons bien, déclara Charles en prenant son fusil.
Paul prit le sien et tous avançèrent prudemment en direction de la maisonnette. Paul donna un grand coup de pied dans la porte boisée afin de l'enfoncer. Il se retrouva au sol sans avoir fait bouger celle-ci d'un millimètre. Désiré s'avança alors et ouvrit la porte par la poignée. Elle n'était pas fermée. Paul se sentit stupide à l'idée d'avoir pu croire à une maison close au milieu d'un désert inhabité. Hélène lança un sourire complice à Désiré. Charles fut le premier à entrer, le fusil pointé vers l'avant. Il abaissa son arme.
- Vous pouvez entrer!
Sur le lit de paille, le corps du vieux Mamba gisait inanimé. C'était un homme de septante à quatre-vingts ans. Une longue barbe blanche pendait à son menton.
- Il n'est pas mort du mal, diagnostiqua Désiré. Je crois que Dieu l'a simplement rappelé avant que celui-ci n'arrive. C'est sans doute...
- Alors nous repartons, l'interrompit Paul. L'endroit n'est pas sûr.
Il avait à peine terminé sa phrase que le corps de Mamba fut prit d'un spasme soudain. Son corps semblait prêt à exploser. Charles se précipita pour le retenir. Les autres firent de même et réussirent à immobiliser le corps qui continuait à trembler à intervalles successifs. Les yeux du vieux Mamba étaient retournés et la vie ne semblait plus l'habiter. Pourtant ses lèvres bougeaient. Il parlait. Les mots sortaient de sa bouche comme d'une caverne, monotones et ininterrompus. Paul, Charles et Hélène ne comprenait bien sûr pas un mot de ses élucubrations. Charles, que sa culture rendait obèse, ne reconnut pas la langue utilisée.
- Qu'est-ce qu'il dit?, demanda Hélène à Désiré.
Celui-ci ne répondit pas et se contenta et masquer la bouche de la jeune femme avec sa main. Il écoutait, religieusement évidemment, les paroles du vieil homme. La scène se déroula sur plusieurs minutes puis, aussi rapidement qu'il s'était réactivé quelques instants auparavant, le corps du sage retourna à son immobilité. Machinalement Charles posa sa main sur le cou du vieil homme.
- Il est bien mort cette fois.
- Il l'était déjà, corrigea Désiré.
Un ange passa mais repartit aussitôt au vu de l'ambiance locale.
- Alors?, s'enquit Paul.
- Alors quoi?, répondit Désiré.
- Qu'a-t-il dit?
- Oh, rien d'important. Rien d'important, murmura-t-il encore pour lui-même.
Il sortit. Les trois européens restèrent dans la hutte à se regarder mutuellement sans trop comprendre. Puis, ils sortirent aussi. Désiré était déjà au volant et aussitôt qu'ils furent montés, il démarra sans dire un mot. Un long moment se passa avant que la première parole ne sorte de la bouche d'Hélène.
- Ou allons-nous?
- C'est bien à Koussen, déclara Désiré.
- Alors le vieil homme a parlé du mal? Qu'a-t-il dit?, s'inquiéta Paul.
- Je vous l'ai dit, rien de bien important. Il m'a juste confirmé l'emplacement de la source du sixième mal. Contentez-vous de me suivre.
Autour de la voiture des champs d'herbe sauvage s'étendaient à l'infini. Les villages que le véhicule traversait étaient soit entièrement dépeuplés soit jonchés de cadavres. Il était probable que les villages vides aient été ceux des personnes atteintes et qu'elles se soient déplacées vers les villages voisins pour y accomplir le triste destin que leur intimait la pulsion du mal. Soudain, alors qu'ils longeaient un petit village désert Hélène hurla.
- Là-bas!
Tous regardèrent dans la direction indiquée mais aucun ne vit quoi que ce soit. La Jeep était presque à l'arrêt.
- Un enfant, dit Hélène.
- Nous n'avons pas le temps de nous occuper de lui, affirma Désiré. Et puis on ne le voit plus. Il est certainement parti de se cacher.
Hélène sauta du véhicule et se mit à courir en direction de la hutte près de laquelle elle avait aperçu l'enfant.
- Non!, vociféra Désiré.
Tous sortir à sa poursuite. Paul et Charles firent quelques pas en direction de la hutte puis revinrent au véhicule pour reprendre leurs armes. Le danger n'était certainement pas loin. Désiré les avait distancé. Quant à Hélène, ils ne la voyaient même plus. Brusquement un cri retentit. C'était un cri de femme.
- Hélène!, cria Paul qui courait à en perdre haleine.
Charles n'avait plus vingt ans et se contentait de marcher vite.
Lorsqu'il arriva à hauteur de la hutte, il vit Hélène appuyée contre la paroi. Elle saignait. Désiré tenait le gosse par la gorge. Il devait avoir treize ans. Il lui prit son couteau et s'apprétait à le lui planter lorsque le bras d'Hélène l'arrêta.
- Il n'est pas atteint, il avait juste peur.
Alors qu'elle prononçait ces paroles, un jet de sang sortit de sa bouche. Son cou saignait fortement. Désiré lâcha l'enfant qui resta immobile. Il jeta ensuite le couteau au sol. Le vieux Charles finit par arriver, tout essouflé.
- Qu'est-ce-que...?, commença-t-il.
- Ce n'est rien, dit Hélène. Tout va bien.
Paul tenait un mouchoir sur son cou.
- Elle perd beaucoup de sang, dit-il en regardant Charles qui se sentait impuissant.
L'enfant partit en courant. Ils ne tentèrent pas de le rattraper.
- Nous devons partir d'ici, lança Charles en observant méthodiquement les alentours.
Désiré entra dans la hutte et en ressortit quelques instants plus tard avec des morceaux de tissu. En quelques instants il confectionna un bandage pour le cou d'Hélène. Il finissait de nouer celui-ci lorsqu'un bruit de moteur se fit entendre.
- Les clés!, cria Désiré en se prenant la tête dans les mains.
Mais, bien que la clé eut été conçu par l'homme, hurler son nom ne suffit pas à la faire revenir. La Jeep s'éloignait à toute allure. Le gosse était au volant. Il conduisait maladroitement mais la route était large.
Désiré arraché le fusil des mains de Paul et le pointa en direction de la Jeep.
- Non!, hurla Hélène.
- S'il suit la route il aura tout juste assez d'essence pour atteindre Kaélé. Et s'il reste une seule personne en vie, il ne survivra pas longtemps. Je vais tirer dans les pneus, expliqua-t-il calmement.
Deux coups de feu partirent mais n'atteignirent pas les pneus. Il rechargea et tira à nouveau. La Jeep était à une distance déjà respectable mais cette dernière balle parvint tout de même à la faire sortir de la route balisée. Le véhicule s'immobilisa dans l'herbe jaunie à une vingtaine de mettre de la route. Paul et Désiré coururent dans sa direction. Charles resta avec Hélène. Après une course effreinée, les deux hommes atteignirent la voiture. Aucun de ses pneus n'était crevé. L'enfant par-contre n'avait pas eu autant de chance.
- Merde!, grogna Désiré. Nom de Dieu quel con! ... pardon Seigneur.
L'épaule du garçon était rouge de sang. Il regardait les deux hommes sans oser bouger. Paul le prit dans ses bras et le serra contre lui. Désiré prit le volant et ils retournèrent vers les deux autres. Paul resta à l'avant tenant le gosse dans ses bras et les autres montèrent à l'arrière.
- Qu'est-ce que tu as fait?, interrogea Hélène.
- Ce n'est rien, la balle n'a fait que le frôler.
L'enfant n'avait pas dit une parole. Hélène sortit une bouteille d'alcool et décida de désinfecter la plaie. Elle déchira le T-shirt du gosse qui ne réagit pas.
- Ca va faire mal mais il faut que tu sois courageux et que tu restes calme, dit Hélène.
- Ce n'est pas la peine il ne comprend pas, dit Désiré.
Pourtant, aussitôt qu'Hélène eut posé le chiffon imbibé d'alcool sur la plaie, il comprit instinctivement que, oui, ça faisait très mal. Malheureusement pour ce qui était d'être courageux et de rester calme, il en alla autrement. La brûlure le fit réagir vivement et il sauta des bras de Paul, qui essaya de le retenir tant bien que mal. Il n'y parvint pas et l'enfant se retrouva sur le siège du conducteur, non sans avoir auparavant poussé Désiré au-dehors. Paul tira sur le frein à main et la voiture stoppa quelques dizaines de mètres plus loin. Paul souleva l'enfant et le posa à l'arrière entre Charles et Hélène et fit demi-tour. Désiré était couché par terre.
- Ma jambe..., dit-il.
Visiblement sa jambe était brisée. On pouvait aisément le deviner en observant la direction dans laquelle le bas de cette dernière pointait. S'il existait une norme internationale obligeant les jambes à ne ne plier que vers l'intérieur, alors Désiré venait de l'enfreindre... gravement.
- Va me chercher cette branche, ordonna Désiré.
Paul s'exécuta et ramena une grosse branche, assez droite.
- Et le drap, qui se trouve dans le coffre!
Paul obéit.
A peine un quart d'heure plus tard, Désiré s'était confectionné une atelle du plus bel effet. Avec l'aide de Paul, il se releva et, malgré la douleur, se traina seul jusqu'à la voiture où il prit la place qu'occupait Paul auparavant.
- Et bien, dit Paul en redémarrant, t'as eu droit au manuel des Castors Juniors toi!
- Des quoi?, interrogea l'autre.
- Non rien.
Charles jeta un regard méprisant à Paul. De toutes façons, cela commençait presque à lui manquer.
Ils reprirent la route. Si ce n'était pour les fusils dressés, on aurait pu croire à une bande annonce pour handicap international. La gorge d'Hélène la faisait souffrir mais l'hémorragie semblait s'être arrêtée. L'enfant, lui, gémissait à chaque fois que l'on touchait son épaule.
- Comment t'appelles-tu, se risqua Hélène.
Pas de réponse. Sur la droite un petit village s'effaçait dans l'horizon. Un hélicoptère de l'armée survolait la zone. Pour la première fois depuis leur départ, Paul jugea utile d'enclencher la radio. La situation empirait. La Mauritanie était touchée par le phénomène et des hordes d'aliénés déferlaient sur le centre du pays. Le commentateur faisait état de morts par milliers dans le centre-est du pays. Apparemment l'armée elle-même ne se risquait pas à faire des incursions dans les zones affectées. Les troupes étaient groupées autour des grandes localités et les populations civiles étaient invitées à s'y réfugier dès que les hordes s'approchaient de trop près. Dans les hautes sphères du pouvoir on discutait à présent sérieusement de bombarder les personnes atteintes afin de couper court à l'épidémie. La morale s'y opposait mais un nombre croissant de la population se ralliait à cette idée. Il était même possible que les avions et hélicoptères qui survolaient fréquemment la voiture fussent déjà en mission de reconnaissance en vue d'une frappe prochaine. Désiré éteignit la radio et déclara:
- Il nous faut atteindre notre but au plus vite, sinon on ne sait pas comment tout cela va dégénérer. Les bombes de l'état feront certainement beaucoup plus de morts que les hordes elles-mêmes.
En fait d'atteindre leur but nos cinq aventuriers n'étaient plus qu'à une vingtaine de kilomètres de Koussen. Ils y seraient dans environ une demie-heure. Ou plutôt ils y auraient été si leur réserve d'essence n'avait pas touché à sa fin à cinq ou six kilomètres de la ville. La voiture finit par s'arrêter.
- Il faut continuer à pied, ordonna Désiré.
- A pied?, reprit Charles. La ville est probablement entièrement contaminée par le sixième mal. Sans véhicule nous pourrons difficilement échapper aux hordes. Surtout toi, Désiré. Tu peux à peine marcher.
- Si vous voulez, vous pouvez rester ici, moi j'y vais, même en boitant.
- Moi je veux bien rester avec le petit, dit Hélène.
- Non pas toi! J'ai besoin de toi.
Le ton de Désiré s'était soudain fait insistant et Hélène n'osa répondre. Les regards circulèrent... Il n'y avait rien à voir. Le religieux restait impassible.
- Toi Charles, tu es le plus âgé, tu peux rester avec l'enfant. Essaie de le faire parler.
Le vieil homme acquiesca, il ne se sentait pas vraiment capable de courir devant la foule hystérique.
- Où allons-nous exactement?, s'enquit Paul.
- Dans un vieux monastère dans l'ouest de la ville, son sous-sol regorge de secrets.
- J'ai peine à croire que nous pourrons franchir ces murailles et rester en vie tout de même, s'inquiéta Paul. A moins bien sûr qu'ils ne se soient tous détruits entre eux.
- Nous irons là-bas et nous verrons bien.
Il semblait définitivement impossible de détourner Désiré de son idée initiale. Les deux hommes et la femme se séparèrent donc du viel homme et de l'enfant. Désiré boitait péniblement. En cas d'attaque il n'avait probablement aucune chance de survie. Ils marchèrent donc lentement et, par conséquent, longtemps. La nuit était déjà presque tombée lorsqu'ils longèrent les premières habitations.
- Tu as vu Hélène, remarqua Paul. Il n'y pas de maisons en feu.
- Avec un peu de chance, il s'est déjà éteint et la ville est déserte, répondit-elle. Après-tout c'est certainement une des premières villes à avoir été touchée.
Pourtant, plus le groupe s'approchait des murs de la ville plus le bruit de la vie humaine se faisait entendre. Etrangement ces bruits n'étaient pas celui des hordes qu'ils avaient croisée sur leur chemin. Des marchands criait pour attirer le client, des enfants jouaient. Arrivés aux portes de la ville, ils durent bien se rendre à l'évidence. La ville n'était pas atteinte du tout. Comment une ville qui devait être le lieu même de la source du mal pouvait-elle avoir échappé au massacre? La vie à Koussen continuait comme si de rien n'était. On ne sentait pas même l'angoisse de l'avenir. A croire que personne ici n'avait entendu parler de ce qui se passait à quelques dizaines de kilomètres à peine. Ils marchèrent donc au travers de la ville en direction du monastère. Tous trois regardaient autour d'eux ébahis. Des postes de radio étaient allumés et l'on n'y entendait que de la musique. Pas d'informations. Pourtant ils ne pouvaient pas ignorer. Non, ils ne pouvaient pas. Personne ne les regardait. Ils avaient pourtant l'air bien particuliers avec leurs bandages au cou et la jambe. Hélène et Paul n'avaient pas exactement la panoplie des petits touristes européens accompagnés de leur guide. Spirituel en l'occurence.
Une échoppe sur le côté de la route affichait, outre des couleurs chatoyantes. des boissons de toutes sortes et des fruits mûrs et frais.
- J'en veux s'écria Hélène!
Après plusieurs jours à manger des aliments sous cellophane et à boire de l'eau chauffée par le soleil, le désir d'un fruit frais était irrésistible.
- Bonjour, dit Paul en s'approchant de la vendeuse.
Celle-ci ne réagit pas.
- S'il vous plait, insista-t-il.
- Madame!, reprit Hélène.
La femme ne réagit pas. Paul décida alors de prendre une mangue dans ses mains pour attirer son attention. Sa main, toutefois, n'atteint jamais la mangue. Elle passa au travers comme s'il s'était agit d'un nuage. Hélène, ébahie, s'avança et essaya à son tour de toucher ces fruits qui sentaient si bon. Sans résultat, bien sûr. Désiré contourna, alors l'étalage, traversa la femme qui le tenait et poussa un long soupir.
- Il n'y a plus une âme vivante en ce lieu, lâcha-t-il piteusement.
La gorge d'Hélène était encore plus endolorie car à celle de la blessure la peine de la perte d'un espoir de fraîcheur libératrice s'était mêlée. Elle se sentit étouffer et les larmes lui montèrent aux yeux jusqu'à noyer presqu'entièrement son regard. Désiré la prit par la main et la serra contre lui. Elle se blottit. Paul sentit l'acide de la jalousie monter en lui. Enfin, ça n'était qu'un prêtre. Il avait beau avoir un corps superbe et un regard de braise, ça n'était qu'un prêtre... Qu'un prêtre.
Désiré reprit la route mais au lieu de s'en détacher, Hélène resta serrée contre lui et poursuivit son chemin en le tenant à la taille. Elle lui souriait même. Une complicité évidente se dégageait du couple. "Qu'un prêtre.", se répéta Paul intérieurement. Il se le répéta aussi souvent que possible et à plus forte raison lorsqu'Hélène laissa tendrement reposer sa tête sur l'épaule du religieux africain. Paul marchait à présent à quelques mètres derrière eux. Ils croisaient, voire traversaient, des nuées de fantômes vêtus de réalité. C'était comme dans un rêve. Après quarante longues minutes de marche à travers les rues de la ville, s'étant perdu plus d'une fois, le groupe atteint le monastère. Il n'avait pas vraiment l'air d'un monastère. C'était une sorte de grand cube blanc qui ressortait vivement au milieu de la nuit qui à présent était entièrement noire. Il n'y avait même pas de clocher. Ce monastère n'avait pas plus l'air d'un monastère que Désiré d'un prêtre catholique lorsqu'il plongeait longuement ses yeux dans ceux d'Hélène. Leurs visages se frôlaient à chaque instant. Paul essayait de se convaincre que ce n'était que sa jalousie naturelle qui le poussait à des interprétations erronées. Pourquoi seraient-ils soudain épris l'un de l'autre? Il avait du rater un épisode. Et lui dans tout ça? Il en était à ses considérations lorsqu'Hélène l'interrompit. Sa voix, si effacée depuis l'incident du miroir avait repris une assurance presque inquiétante.
- Tu nous attends ici Paul.
- Mais je...
- N'oublie pas la mission Paul, insista Désiré. Tu ne dois pas entrer.
- Bon.
Paul en était tout ébranlé. Pourquoi était-il exclu du voyage, si soudainement? Il s'assit, dépité, sur un banc de pierre alors que le nouveau couple pénétrait dans le bâtiment. Il attendit quelques secondes puis, n'y tenant plus, résolut de se risquer à suivre ses deux compagnons de loin. Qu'avaient-ils donc à lui cacher?
Il les observa depuis la porte et franchit le seuil dès qu'ils eurent franchis une seconde porte ouverte. Il faisait sombre dans le monastère, seul l'éclairage de la lune permettait d'y voir. Le couple franchit une troisième porte et Paul le suivit doucement. Hélène et Désiré étaient à présent dans une large salle totalement vide à l'exception de quelques colonnes et d'une sorte d'autel qui trônait en son milieu. Paul se cacha dans l'ombre d'une colonne de façon à être invisible aux yeux de ses compagnons.
- Il le faut, nous avons besoin d'elle, dit Désiré.
Paul ne comprenait pas. Hélène posa main sur le torse de Désiré. Elle entrouvrit le haut de la tunique du prêtre. Paul se sentit comme paralysé à la vue de ce spectacle. Puis tout s'enchaîna logiquement. Les lèvres de Désiré se collèrent à celle de la femme, une de ses mains se posa sur son sein, l'autre sur sa hanche. Paul ne bougeait plus. Il n'essayait plus de se dire que ce n'était qu'un prêtre. Il contemplait impuissant les deux corps qui étaient à présent sur le sol. La langue de Désiré se promenait sur le coup de la jeune femme. La fermeture-éclair du pantalon d'Hélène laissa échapper un petit bruit de glissement. Puis de glissement en glissement les deux corps finirent par être entièrement nus dans la pénombre. Ils avaient roulés jusqu'au centre de la pièce, au pied de l'autel. Hélène prit le sexe de Désiré et l'inséra dans le sien. Un mouvement de va-et-vient commença alors. Lent, puis plus rapide, jusqu'à en devenir finalement presque violent. Hélène poussait des petits gémissements aigus mélés à la respiration saccadée de Désiré. La croix qui pendait au cou du prêtre se balançait furieusement entre les seins de sa partenaire. Elle se frottait au mystérieux pendentif rouge qu'Hélène portait depuis l'incident du miroir. Une lumière inexplicable se dégageait des deux pendentifs. Paul était toujours tétanisé et chaque gémissement le faisait blémir un peu plus. Il observait sans pouvoir bouger. Puis, comme toutes les bonnes choses ont une fin, l'étreinte se termina enfin. Un long cri rauque de Désiré en marqua l'achèvement puis un puissant souffle de vent sembla partir de l'autel vers le dehors. Les cheveux de Paul en frémirent. Il était presque soulagé, c'était fini. Maintenant il allait se réveiller. Sans doute. Cela ne pouvait être que ça. Ou au pire, la caméra invisible.
- Paul, gémit Hélène. Paul...
Elle semblait délirer. Sa voix avait repris cette intonation discrète qui lui était naturelle. Désiré se releva et se rhabilla en quelques secondes. Sa croix n'émettait plus de lumière. Le pendentif d'Hélène avait perdu sa couleur, ce n'était plus qu'une pierre grise. Le prêtre quitta la salle presque immédiatement. Hélène était toujours nue, couchée sur le sol. Sa tête se balançait de gauche à droite. Elle marmonnait des paroles incompréhensibles puis de temps en temps elle prenait une voix un peu plus claire pour appeler celui qui jusqu'il y avait peu se pensait son amant.
- Paul, vient Paul. C'est fait. Tu peux venir Paul. C'est terminé. Paul... Paul... Nous avons gagné. Tout est fini. Paul... Paul...
Doucement les membres de ce dernier commençaient à reprendre vie, il s'avança craintivement vers la femme qui oscillait encore vaguement de gauche à droite sur le sol pierreux et chaud. Ses cheveux recouvraient une partie de son visage mais Paul pu constater que ses yeux étaient clos. Il se pencha sur elle, la recouvrit tant bien que mal avec les habits qu'elle avait laissé au sol.
- Hélène..., dit-il. Il avait l'air désespéré. Son esprit n'était pas apte à analyser la situation et encore moins à la comprendre.
Soudain, les yeux de la femme se rouvrirent. Un frisson traversa tout son corps et elle sembla réaliser qu'elle était nue. Elle repoussa Paul dans un geste brusque puis se recroquevilla sur elle-même. Elle resta à genoux, serrant contre elle ses vêtements couverts de sable gris. Elle semblait ne rien comprendre à la situation. Paul en était à peu près au même point.
- Tourne-toi, ordonna-t-elle sur le ton de la supplique.
Il s'exécuta et la femme se revêtit prestement.
- Tu peux te retourner.
Il s'exécuta encore une fois.
- Viens, Paul.
Il s'exécuta une troisième fois et finit d'ailleurs par se demander s'il n'était pas dans un pays totalitaire. Hélène le serra dans ses bras et se blottit contre lui. Paul aurait aimé faire de même mais il ne s'en sentait pas capable. Il laissait donc ses bras pendre misérablement. Il se contenta de laisser tomber sa tête sur celle de la jeune femme. L'odeur de ses cheveux lui redonna un semblant de courage.
- Il faut sortir d'ici, dit-il.
- Oui, murmura-t-elle.
Ils sortirent donc, lentement. Hélène restait serrée contre lui. Paul, laissait toujours pendre ses bras. Il se dit que le fait d'avoir le courage de laisser pendre son bras droit pour pouvoir continuer à marcher était peut-être un appel de la vie politique. Il en sourit. Devant l'entrée, Désiré était assis en tailleur sur le sol. Il regardait fixement devant lui. Paul et Hélène le regardaient en quête d'une explication. Il finit par se retouner.
- Tu n'aurais pas dû entrer Paul, je te l'avais dit. Tu n'aurais pas dû, déclara-t-il d'un ton monochorde.
Puis le regard de Paul se porta sur son environnement immédiat. Hélène fit de même. Tout avait changé. Le mirage de vie avait laissé place à une ville déserte, semée de cadavres pareils à ceux de Kaélé. La bouche tachée de sang séché et le corps défait par le temps. Les mouches virevoltaient joyeusement à l'idée du festin que le destin leur avait offert. L'odeur de mort était insupportable.
- Nous devons partir, notre long chemin n'est pas terminé, ceci n'était probablement qu'une étape dans notre lutte, déclara Désiré.
- Qu'une étape?, lâcha Paul à voix haute.
Il en avait assez comme ça. Il ne tenait pas à voir la scène se reproduire. Reproduire... le mot résonna dans son esprit mais il chassa cette idée de son esprit.
Le chemin du retour fut long et peuplé de silence. Le couple regardait à présent Désiré avec apréhension. Il en savait beaucoup mais n'était pas disposé à en dire autant. Le religieux marchait au devant du couple sans jamais leur jeter un regard. Alors qu'il marchait Paul repensait à ce qu'il avait vécu. Il avait beau se dire que cela ne tenait pas du cocufiage pur et simple, il ne pouvait s'empêcher de penser que cela y ressemblait quand même beaucoup. C'est, généralement, le genre de pensée qui traverse l'esprit d'un homme qui vient de voir la femme de sa vie se faire prendre sauvagement sur le sol par un tiers. Hélène, elle, ne semblait pas exactement se souvenir des événements précédents. Toutefois, elle paraissait un peu choquée. En parlant un peu avec elle, Paul comprit qu'elle ne se rappelait pas même être entrée dans la ville. Le sentiment de trahison qui l'habitait se fit plus discret, mais ne l'abandonna pas entièrement. Le spectacle de la ville était pitoyable. Sur le chemin, il n'y avait que des corps et des braises luisant dans la nuit. Après avoir emprunté une vieille Toyota abandonnée, ils rejoignirent le campement de fortune de Charles et de l'enfant. Ceux-ci dormaient sur une cabane improvisée avec les sièges de la Jeep dans un arbre où ils attendaient dans l'angoisse le retour de leurs amis. Le bruit du moteur les fit sursauter mais ils reconnurent bien vite le visage des leurs.
- C'est terminé, affirma Désiré. Le sixième mal s'est évanoui... pour l'instant.
- Vraiment?
Le viel homme avait l'air surpris. De toute évidence, il n'y croyait pas vraiment.
- Qu'avez vous donc fait pour l'arrêter?, demanda l'antiquaire.
Désiré jeta un regard complice à Hélène qui le lui rendit sans comprendre. Paul sentit la jalousie remonter pendant un instant.
- Disons que nous avons participé à un séminaire privé!, lâcha Désiré.
Charles ne comprit rien à cette allusion, pas plus qu'Hélène ou l'enfant. Paul, lui, ne manqua pas de jeter un regard assassin à l'attention du prêtre.
- Ahem... bon, nous devrions dormir un peu à présent, conclut le religieux, vaguement honteux.
On pouvait lire dans son regard, à la fois la honte et la fierté d'un adolescent. Charles et l'enfant remontèrent dans la cabane. Les trois autres se couchèrent dans leur nouvelle voiture. La nuit de sommeil fut longue et effaça bien des choses.
Le bruit d'un hélicoptère au-dessus du campement de fortune réveilla Hélène. Elle secoua à son tour, les deux autres occupants de la voiture. Il devait être près de midi. Ils sortirent du véhicule. Charles et l'enfant étaient déjà debout depuis l'aube. La fatigue du jour précédent n'avait pas été la même pour eux et le vaste mouvement qui se déroulait autour ne leur avait pas permis de dormir plus longtemps. L'hélicoptère se posa à quelques dizaines de mètres des deux voitures. Une douzaine de soldats en sortit. Ils se dirigèrent prudemment vers le groupe. L'un d'eux cria quelque chose.
- Qu'est-ce qu'il dit?, demanda Paul.
- Il dit que nous sommes vivants, traduisit Désiré.