Chapitre premier, le miroir
En cette fin de l'automne 2002, il faisait plutôt froid dans la chambre abandonnée. Sur la petite table en bois, une vieille édition d'un journal régional commençait à jaunir. A la une, la photo à demi-effacée de l'église du village, le toit déchiré par un orage. La foule autour était immobile, à moins que ce ne soit l'effet paralysant de la photographie. Possible.
Paul n'avait jamais imaginé qu'un jour il serait venu habiter dans la vieille maison grise de sa grand-tante. Pourtant les circonstances, ainsi que la conjoncture pourrait-on dire, s'étaient présentées un jour à sa porte. Paul était une personne simple. En conséquence il avait applaudi lorsque le patron de son usine avait décrété que l'entreprise allait refaire surface grâce au nouveau directeur des ressources humaines. Et ce fut donc du haut de ses trente-deux ans et en possession de sa prime de ressource humaine restructurée qu'il avait vu arriver l'avis du notaire lui annonçant l'héritage de la bâtisse. De quoi se ressourcer en somme...
Il avait donc quitté sa banlieue grise pour se changer les idées dans une maison grise. C'était une veille maison un peu à l'écart d'un vieux village quelque part en Normandie. C'était un village du nom pittoresque de Châtel-du-Sabot. Il aurait tout aussi bien pu hériter de l'autre maison de sa grand-tante, une sublime villa de quatre étages sur la côte, mais celle-ci avait jugé plus raisonnable d'en faire don au dirigeant déjà millionaire d'un parti d'extrême-droite. Il lui fallait bien admettre que la vieille Eva n'était pas exactement une groupie de la démocratie et il ne se réjouissait pas moins de sa disparition que de son héritage.
Autour de lui, Paul ne voyait que les vestiges du temps. C'était presque magique, il suffisait de dépoussiérer au hasard pour voir apparaître des livres, des tableaux, des meubles même. Le nettoyage fut laborieux, et c'était alors qu'il se préparait à sortir de l'armoire toute la vaisselle que son regard fut happé par une enveloppe. Elle était brune et n'avait jamais été affranchie. Sans doute une idée de sa grand-tante Eva pour préserver en paroles le souvenir ému qu'elle gardait des colonies. Il ouvrit délicatement l'enveloppe et en sortit une lettre, signée Eva. L'écriture était très belle.
Cher Paul, si tu as eu lieu de me décevoir à maintes reprises avec tes fréquentations rouges, je sais que tu es resté un bon garçon malgré tout et cette maison te revient de droit. Si tu lis cettre lettre c'est probablement parce-que je ne suis plus et que Notre Bon Seigneur m'a envoyé au paradis en reconnaissance de ma charité chrétienne si souvent exprimée. Comme tu dois être ému en cet instant mon petit. Il est toujours difficile de perdre un être aimé. Paul réprima un ricanement. En espérant que tu en fasses bon usage, je te confie donc cette maison qui m'est si chère.
Adieu mon petit.
A la fin de la lettre quelques mots avaient été griffonnés au crayon. Le trait était vif et saccadé.
Fais très attention à mon miroir Paul! Il est FRAGILE!
Paul ne réprima pas son ricanement cette fois-ci et posa cette lettre dans la cheminée en prévision de sa prochaine remise en service. Sa montre qui n'était pas très soucieuse de l'émotion que cela provoquerait lui annonça sèchement qu'il était près de vingt heures. Il sursauta, et courut vers la porte arrachant au passage le porte-manteau qui agrippait désepérément sa veste. Visiblement complice une des deux marches de l'entrée céda sous son poids. Il fit un lourd baiser au sol que le pape lui-même n'eut pas renié. S'étant relevé, Paul fonça vers sa voiture, essayant vainement d'enfiler sa veste, trop petite, tout en courant. Il manqua plusieurs fois de rendre hommage à la terre nourricière. Une fois son but atteint il perdit une bonne minute avant de trouver ses clés pour enfin pénétrer l'engin et démarrer brusquement dans un tonnerre indescriptible.
La Volvo orange roulait à vive allure en traversant le village et éclaboussa au passage un commerçant qui nettoyait sa vitrine. Le processus d'intégration avait commencé. Mal, cela dit. Quelques minutes plus tard, le bolide approchait de la gare. Le train était déjà arrivé depuis quelques minutes déjà et Hélène attendait, dépitée, assise sur un bout de trottoir terne. Sa silhouette était généreuse mais harmonieuse. Au côté de Paul on aurait pu la dire petite. A côté d'un nain, on n'aurait pas pu.
A l'arrivée de son prince charmant et de sa citrouille roulante, son visage s'illumina. C'était trop beau pour être vrai. Et vice-versa. Elle grimpa à bord juste à temps pour échapper à la première goutte de pluie. Ce fut donc sèchement qu'elle salua Paul. Ils ne se dirent pas un mot pendant toute la durée du trajet. Il la regardait de temps à autre, comme pour s'assurer de sa présence, manquant au passage un panneau de signalisation. Une sorte de triangle avec des enfants dedans. Hélène avait des cheveux châtain clair qui luisaient au soleil. Bon, là forcément il pleuvait, mais sinon... L'iris de son oeil était teinté d'émeraude ce qui comparativement réduisait fortement la valeur de sa prunelle et expliquait par là-même le fait qu'elle n'y tenait pas tant que ça. A son cou pendait un pendentif en argent. Un petit Christ avait trouvé entre ses seins un lieu agréable pour passer le reste de l'éternité. Hormis toutes ces considérations mercantiles on pouvait résumer l'ensemble en disant qu'elle était belle. Paul manqua un autre panneau à cette idée. Encore un triangle. La voiture s'arrêta dans la cour semée de gravier. Avec la pluie et la nuit tombant de concert la maison semblait un peu plus lugubre qu'au matin. Hélène jeta un il à la maison. Ce fut une lourde perte, heureusement éphémère. Elle jeta ensuite un « Brrr » à l'attention de Paul qui lui répondit d'un sourire presque désolé.
Ils coururent sous la pluie jusqu'à la porte. Elle se tenait à l'abri sous le porche pendant qu'il essayait misérablement couché au sol de récupérer la clé qu'il avait laissé choir dans la marche brisée. Après que Paul fut entièrement trempé et couvert de boue, ils se résolurent à entrer par la fenêtre. La pluie couvrit le bruit de la pierre brisant le carreau et ils pénétrèrent la bâtisse grise. Le chauffage n'avait pas encore été rétabli et il faisait de plus en plus froid. L'été touchait à sa fin.
Hélène lança:
- Tu vois, fumer c'est bon pour la santé, ça va t'éviter un refroidissement.
Elle sortit de sa poche un briquet et, avec l'aide d'une certaine lettre et d'un peu d'alcool à brûler, réussit à rallumer les vieilles bûches humides qui dormaient dans la cheminée. Ils se procurèrent quelques couvertures et s'emballèrent comme des jambons près du feu. Hélène passa sa main dans les cheveux noirs de Paul. Par la suite, si l'on avait connu des animaux capables d'allumer un feu avant l'acte on eut pu dire: ils firent l'amour comme des bêtes.
Au matin le feu était éteint, une chance pour Paul qui avait un pied dans les braises. Il se leva en prenant bien garde à ne pas réveiller sa moitié. Pendant qu'il se dirigeait vers la cuisine, un sens aigu des proportions le poussa à considérer qu'elle était plutôt son tiers, mais il se refusa à faire usage du terme, même en pensée, tant il était déplacé pour un être si proche. La cuisine était bien sûr vide et il dû se contenter du peu qu'il avait acheté la veille pour préparer un déjeûner décent. Lorsqu'il eut préparé ce modeste en-cas, il retourna vers le salon où il réveilla la masse informe qui remuait de façon désordonnée sur le sol. Ils déjeunèrent donc avec du pain industriel maladroitement tartiné de confiture aux myrtilles. Hélène résolu d'aller faire des courses au village. Elle partit avec les clés de Paul.
A nouveau seul, Paul décida d'explorer le grenier. Après quelques minutes de recherche il finit par mettre la main sur un trousseau de clés. Il lui fallut encore quelques minutes pour en essayer la moitié sur la porte du grenier. La porte accepta de s'ouvrir. Il régnait à l'intérieur une ambiance paisible, rien ne semblait avoir bougé depuis le siècle passé, même pas la vieille horloge qui était couchée au sol. Pas une toile d'araignée, aucun signe de vie. Le lieu était hermétiquement fermé. Au dessus d'un amas de cartons un tableau terminait ses jours dans l'oubli. En passant la main dessus, Paul vit apparaître sous la poussière un portrait de famille de sa grand-mère accompagnée de ses frères et, bien sûr, de sa sur ainsi que de ses parents. Puis son attention fut attirée par un miroir circulaire monté sur deux barres de cuivre. Il était difficile à l'ouvrier qu'il était de le dater mais il était probablement âgé de plusieurs siècles. Le miroir faisait face à une poutre et Paul le fit basculer sur son axe pour contempler son éclat. Il était fait d'une matière étrange. Il reflétait le monde dans une couleur rouge très sombre et les formes y apparaissaient dessinées en noir. Cela en était presque effrayant. Il redescendit et entreprit de mettre des draps sur le lit de sa chambre. Il s'en trouvait quelques-uns dans l'armoire adjacente. Ils sentaient bon la naphtaline et le renfermé.
Ceci fait il décida d'aller jusqu'au village. Hélène étant partie avec la voiture et tardant à revenir il ne lui resta de choix que d'y aller à pied.
Il lui fallut vingt bonnes minutes avant d'atteindre le village. Un cousin lui avait donné l'adresse d'un antiquaire qui cherchait quelqu'un pour l'aider dans ses travaux quotidiens. Lorsqu'il atteint l'adresse désirée, il se sentit soudaint honteux, reconnaissant soudain la boutique du commerçant qu'il avait éclaboussé avec sa voiture le jour précédent. Il entra. L'homme qui se tenait au comptoir devait avoir dans les soixante-cinq ans. Il était vêtu assez élégamment. Il arborait une sorte de flegme britannique. Mais pas britannique. Ses cheveux gris étaient rares et ses joues tombaient mollement de chaque côté de sa bouche. Il affichait une expression de sévérité sans égal que son embonpoint n'atténuait toutefois en rien.
- Euh, bonjour. Je... je viens de la part de... enfin... pour le... le travail.
Le vieil antiquaire lâcha un sourire.
- Oui... votre cousin. Il m'a parlé de vous. Je veux bien vous prendre à l'essai pendant un mois. Ensuite nous verrons. Tiens, vous me rappelez quelqu'un vous.
- Ah, non c'est impossible, je suis arrivé aujourd'hui, mentit-il grassement.
- Et vous pensez que je ne suis jamais sortit de mon village hein?
- Non, non je...
- Bon, vous allez commencer tout de suite!
- Tout de suite? C'est que je...
- Vous la voulez cette place?
Non, il ne la voulait pas, il ne voulait que le salaire qui y était associé mais il acquiesca tout de même.
- Commencez par ça.
Le viel homme lui tendit une lampe de cuivre et un chiffon imbibé de cire.
- Et quand vous aurez fini...
L'antiquaire désigna un carton plein d'autres objets en cuivre et inséra une bouteille de cire dans la main de Paul. Puis il sortit en lui disant de continuer jusqu'à ce qu'il revienne. La porte de la boutique se ferma.
Pendant trois heures il frotta sans-cesse, sans même savoir s'il allait être payé. Il préssentait que ce métier allait lui plaire énormément. Il se réjouissait du moment béni où, arrivé à un stade supérieur, on l'autoriserait aussi à frotter les pièces en argent ou à faire briller la voiture du patron. Il était près de 14 heures lorsque le petit homme revint.
- Alors ça brille?, lança-t-il.
Il jeta un regard aux pièces de cuivre et poussa un grognement.
- Ouais... tout juste, ajouta-t-il, faudra s'améliorer sinon...
Paul venait de se souvenir de la façon dont son père, un fermier, brisait la nuque des lapins mais il essaya de chasser cette image de sa pensée et resta muet. Il sentit l'envie de discuter salaire mais le regard sévère du vieil homme l'en dissuada.
- Est-ce que je peux aller manger maintenant?
Le vieil homme lui jeta un regard plein de dédain en lui faisant geste qu'il pouvait y aller. En sortant Paul s'était sentit comme un enfant, soumis à une autorité inébranlable.
Il marcha sous le ciel gris jusqu'à la maison. Encore vingt minutes de bonheur sur la route humide. La voiture était dans la cour. Il se dit qu'Hélène avait dû commencer à s'inquiéter. L'aspect de la maison avait changé. Les volets étaient ouverts, une des fenêtres, celle de la chambre était même garnie de rideaux. Lorsqu'il entra, il crut s'être trompé de maison. En trois heures, elle avait été transformée de bas en haut. Quelqu'un avait apparemment déplacé la moitié des meubles et retiré l'autre. Il la trouva dans la chambre, les manches retroussées.
- Ah, tu es là!, s'écria-t-elle, tu aurais pu téléphoner!
- Mais, il n'y a pas de téléphone.
- C'est tout ce que tu as comme excuse?
- J'ai trouvé un travail.
- C'est déjà mieux. Chez l'antiquaire.
- Chez l'antiquaire.
- C'est intéressant?
- Incommensurablement désopilant, je frotte des lampes en cuivre.
Elle sourit.
- C'est bien payé au moins?
- C'est que je...
- Oui?
- Et bien, je ne sais pas encore.
- Tu veux que je te dises?
- Oui.
- Tu es un pigeon de première.
- Non, finalement je ne voulais pas que tu me dises.
- Au fait, lança-t-elle, tu a vu ce que j'ai trouvé au grenier?
Elle se déplaça pour laisser apparaître le miroir rouge du grenier.
- Tu ne trouves pas qu'il est superbe?, rajouta-t-elle. Si tu te regardes dedans avec une moustache je suis sûr que tu ressembles à Che Guevara. Elle éclata de rire. Toute seule. Paul lui regardait l'objet de plus près. Au sommet du mirroir des lettres étaient gravées. MVMA. Une odeur de brûlé parvint aux narines d'Hélène qui fonça vers la cuisine. Elle avait même trouvé le temps de faire à manger. Cette fille était décidément pleine d'énergie. Paul resta baissé devant le mirroir tout en se demandant à quoi pouvaient bien correspondre ces initiales.
- C'est prêt!, hurla Hélène avec un ton qui laissait sous-entendre que c'était plus que prêt.
- J'arrive, cria-t-il.
Puis son regard se posa sur le sommet du miroir encore une fois.
- Me Voilà Mon Amour!, ajouta-il le sourire au lèvres. MVMA égal me voilà mon amour!, insista-il pour lui-même. MVMA, cria-til à Hélène qui ne comprit pas. MVMA!, ajouta-il une dernière fois, exultant de la qualité de sa trouvaille. Hélène en arriva à se demander s'il n'était pas simplement con. Lorsqu'il arriva dans la cuisine, sa dulcinée trônait misérablement au devant d'une table sur laquelle se trouvait un poulet noir de charbon.
- Bon appétit!, lâcha-t-elle entre les larmes et l'ironie.
Un craquement se fit entendre venant de la chambre.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda-t-elle.
- Bah, ça doit être l'humidité.
Ils mangèrent le riz qui lui était blanc, sans toutefois se parler beaucoup.
Paul décida qu'il était temps de retourner chez l'antiquaire, bien décidé à s'informer sur son salaire et sur ses horaires. Paul était un battant. Aussi lorsqu'il arriva à la boutique, le maître des lieux prit en considération cette relation étroite avec les portes et lui ordonna de frotter celle de l'entrée. Paul se dirigea droit vers le vieux, décidé à discuter de ses conditions de travail. Celui-ci lui jeta un regard noir et lui tendit un chiffon. Le jeune homme en déduit que le moment n'était pas venu. Il frotta donc, et frotta et refrotta et refrotti et patati et refrotta et patati et...
- Hé! Qu'est-ce que vous faites?, hurla l'antiquaire.
Paul réalisa soudain qu'il mettait de la cire sur la vitre de la porte d'entrée. Il devint rouge à tel point que sa grand-tante Eva faillit s'en retourner dans sa tombe. Le vieil homme le regardait fixement. Paul évita son regard du mieux qu'il put et entreprit de nettoyer la vitre. Heureusement, la journée lui offrit d'autres distraction. Il put ainsi passer de joyeuses heures à trier des pièces d'horlogerie par catégorie.
Monsieur Ténardier, comme il le surnommait intérieurement, ne le laissa repartir que vers 20 heures. Exténué Paul, repartit en voiture vers la maison. Lorsqu'il rentra, il faisait presque nuit et Hélène était déjà repartie. Elle devait assister à un dîner avec sa famille avant de le rejoindre définitivement. C'était pour le moins ce qu'il pensait. Pourtant en entrant dans la chambre il devina sa silhouette sous les draps dans la pénombre. Il régnait dans la chambre comme une lumière rougeâtre très faible. Elle provenait du miroir. Il s'approcha du lit.
- C'est-moi. Tu es encore-là? Tu ne devais pas partir?
Elle ne répondit pas. Il ferma la porte et pressa l'interrupteur de la lumière.
- Laisse éteint, cria-t-elle.
Il ne reconnut pas sa voix.
- Qu'est-ce qu'il se passe? Tu es malade?
Il s'assied sur le rebord du lit.
- Hélène?
- Je.. je ne suis pas Hélène, dit la voix, visiblement terrifiée.
Paul se releva brusquement.
- Qui êtes vous? Qu'est-ce que vous faites chez moi?
- Je m'appelle Lucie.
Paul s'impatientait. Cette pénombre rougeâtre était angoissante.
- Montrez-vous, nom de Dieu!
- Non, je ne peux pas. Vous ne comprendriez pas.
- Ah, je ne comprendrais pas? Ca suffit comme ça! Sortez-de là!
Il se jeta sur le lit et arracha le drap et recula immédiatement devant l'image qui s'offrit à lui. Il se colla contre la porte. Le rythme des battements de son cur doubla instantanément. Il hésita à fuir. Mais dans son horreur, le corps qui se présentait nu devant lui inspirait la pitié tant il tremblait de peur. Sur le lit, c'était bien le corps d'une femme. Une femme certes, mais une femme qui n'avait plus d'âge arborant un corps décharné pareil à celui d'un cadavre. Sa peau était noire comme le charbon, ses cheveux désséchés étaient noirs. Ses ongles et ses lèvres elle-mêmes avaient la couleur de la nuit la plus profonde. Seul ses yeux avaient une couleur différente. Ils étaient entièrement rouges. Un rouge, très sombre. Paul sentit que l'air allait lui manquer.
- Qui, qui êtes vous?
La femme montrait le miroir du doigt sans prononcer une parole.
Il y eut un instant de silence. La tension commençait à tomber.
- Le miroir!, hurla la femme.
Paul recula.
- Qu'est-ce que ça signifie? Quoi le miroir?
- Je suis l'ombre, l'ombre du miroir.
Paul fronça les sourcils. Si cette femme n'avait pas eu cette apparence défiant toute notion de réalité, il l'aurait prise pour une folle intégrale. Mais, au point où il en était, plus rien n'avait de sens. Le miroir avait perdu sa couleur. Il semblait à présent tout à fait normal. Il s'approcha du lit et, malgré sa répulsion naturelle, il trouva la force de s'asseoir près d'elle.
- Racontez-moi, dit-il.
- Je m'appelle Lucie monsieur. J'étais la servante de cette demeure.
Silence. Des larmes coulaient sur les joues de l'ombre.
- Continuez Lucie.
- Un jour Madame a ramené ce miroir. Elle l'avait acheté chez un antiquaire du village. Un homme antipathique, que tout le monde surnommait le sorcier. Elle m'a demandé de le nettoyer. Et...
Elle se mit à pleurer.
- Et?
Silence.
- Et?, insista-t-il.
- Je ne me souviens plus. Tout s'est éteint. La lumière s'en est allé, et le temps l'a suivi. Je n'étais plus qu'une ombre. Je n'avais plus du corps que la douleur des années.
Elle regarda ses mains et son corps d'anthracite décharné et se mit à hurler d'une voix rauque et déchirante. La nuit était de plus en plus sombre et la vision de ce monstre humain hurlant terrifia Paul qui se leva en sursaut prêt à fuir. Puis l'ombre se calma et se prostra sur le lit.
- J'ai mal.
- Mais où étiez-vous pendant toutes ces années?, demanda Paul.
Le regard de la femme se figa. Son visage exprimait une terreur indicible.
- J'étais dans l'ombre du miroir. J'étais cette ombre. Année après année, je ne pouvais que contempler votre monde de l'extérieur tout en sachant que j'allais rester enfermée jusqu'à ma mort. Pendant près de cinquante anées, j'ai espéré que la mort vienne me délivrer mais le miroir me maintenait en vie jour après jour. Ces vingt dernières années je n'ai eu que la poutre de ce fichu grenier pour me distraire de ma douleur. Elle n'en était que plus grande.
Elle regardait le miroir avec insistance comme si à chaque instant il pouvait l'engloutir à nouveau. Paul la prit par la main et la traina dans le salon. Il du se rendre à l'évidence. Elle était encore plus effrayante sous la lumière vive du lustre. Instinctivement, il lâcha sa main.
- Qu'est-ce que vous voulez faire maintenant?
Elle ne répondit pas tout de suite.
- Je vais mourir. Enfin. J'ai attendu ce moment tellement longtemps. La douleur va prendre fin et mon âme sera enfin libre. Amenez-moi au soleil, je vous en prie!
- Allons Lucie, vous n'allez pas mourir maintenant!
Elle ne répondit pas. Il faut dire que les morts sont timides. Le corps monstrueux gisait, inanimé, sur le canapé du salon. Un liquide noir commençait à sortir de la bouche de l'ombre. Paul se sentit défaillir, l'air lui manquait. Il ouvrit sa chemise mais rien n'y fit, il crut qu'il allait mourir en cet instant. Il s'effondra.
Lorsqu'il reprit ses esprits le soleil venait frapper à ses paupières. Il ouvrit donc, priant pour qu'un mauvais rêve ait pris les vêtements de la réalité. Mais sur son visage, se balançait encore une main noire et décharnée. Il se leva en sursaut et s'éloigna du corps. Il resta un instant immobile. Une odeur de brûlé nauséabonde reignait dans toute la maison. A l'endroit où les premiers rayons du soleil touchaient le corps de l'ombre, celui-ci semblait partir en fumée. Paul alla chercher les draps du lit dans la chambre, non sans jeter un regard inquiet vers le miroir circulaire qui y trônait et qui semblait entièrement recouvert de poussière. De retour dans le salon il enveloppa Lucie dans le drap et la porta au dehors. Il la posa au sol et retira le drap qui la recouvrait. Le soleil brûla le corps de toutes parts et une fumée noire s'éleva du sol. En quelques instants il ne restait plus rien de ce qui fut l'ombre du miroir. Il mit aussi le feu aux draps.
Après que tout fut consumé, il s'assit sur la marche endommagée de l'entrée. Il avait peine à concevoir la réalité de ce qu'il venait de vivre. Il resta assis une heure, puis deux, sans bouger. Brusquement il sortit de son apathie en entendant le bruit ronflant de sa voiture. C'était Hélène qui revenait. Elle ne le croirait jamais. Lui-même doutait déjà.
- C'est moi!
Il avait deviné. Sa mère l'avait toujours dit, c'était un rusé. Il se releva péniblement. Hélène entra dans la maison.
- Dis-donc tu as fait un barbecue pendant mon absence? Ca sent le rôti.
- Non, j'ai délivré une âme en peine mais elle est morte alors je l'ai brûlée à la lumière du soleil, affirma-t-il sur un ton des plus sérieux.
- Ah, je me disais aussi, répliqua-t-elle tout aussi sérieusement.
Elle éclata de rire et il se força lourdement pour réussir à la suivre. Elle en fut intriguée. Elle remarqua alors un liquide noir au sol du salon.
- Qu'est-ce c'est que ça, demanda-t-elle avec une expression de dégoût.
- Ne le touche pas!
Paul courut chercher un autre drap, essuya la flaque noire avec et sortit dans la cour agrippant au passage une bouteille d'alcool à brûler. Hélène le suivit incrédule. Il versa de l'alcool sur le drap, y mit le feu et le jeta au sol.
- Mais..., balbutia Hélène.
- Tu ne me croirais pas, rétorqua Paul.
Hélène se sentit exclue et rentra dans la maison sans dire un mot. Paul resta dehors un instant. Lorsqu'il rentra, il l'entendit s'écrier:
- Mais, qu'est-ce qui est arrivé à ce miroir? Tu l'as traîné dans la boue?
Paul courut vers la chambre et il eut à peine le temps de voir sa belle essuyer le miroir avec un chiffon. Un éclair rouge illumina la chambre et Paul en fut projeté au sol. Il se releva et s'approcha du miroir qui avait repris sa couleur rouge. Il sentit son sang se glacer. Il songea à le commercialiser pour donner aux enfants l'amour du boudin mais son esprit était empli de l'image d'Hélène. Après quelques instants d'incrédulité où il tourna en rond dans la chambre, essayant de se convaincre qu'il rêvait, il du se résoudre à l'idée que sa belle était dans le miroir.
Puis il se souvint des paroles qu'il avait prononcées le jour précédent. Il répéta «MVMA» une douzaine de fois sans résultats. On eut pu croire à un concert des Village People. Puis il essaya au moins autant de fois avec «Me Voilà Mon Amour». Ses incantations furent inutiles. Le miroir ne réagissait pas. Puis il s'attarda sur le haut de l'objet et constata que les lettres avaient changé. Il y avait un K, un S et X. La dernière lettre était une sorte de rectangle avec une barre transversale. Il essaya de prononcer ses lettres. Le miroir semblait devenir plus lumineux au moment où il prononcait le S puis s'éteindre dès lors qu'il s'avérait incapable de prononcer la dernière. Il essaya près d'une heure encore prononçant les trois premières lettres suivies d'un son différent à chaque fois et répétant l'opération au moins cinq fois pour chaque suite de lettres. Il finit par désespérer.
Il s'adressa au miroir:
- Je suis là, ne t'inquiète pas, je vais revenir.
Puis il sortit de la maison, reprit sa voiture et se dirigea vers le village. Il entra dans la boutique de l'antiquaire en faisant claquer violemment la porte. Une vieille femme se tenait à la réception.
- Où est-il?, demanda Paul.
- Qui ca?
- L'antiquaire!
- Ah, il est parti en vacances. Je suis sa voisine, je le remplace. C'est vous le jeune nouveau? Il m'a dit de vous faire balayer devant l'entrée.
- Où est-il?
- En vacances mon garçon, je vous l'ai dit!
- Où est-il allé en vacances?, rétorqua-t-il sèchement.
- Mais ne vous énervez pas! Sinon je vais devoir appeler la police. Attention!
- S'il vous plait, madame, où est-il? C'est important, articula-t-il posément.
- Il est en bretagne mon garçon, à l'Hôtel du Rivage à Pouergelec! Et maintenant balayez-moi ce sol!
- Merci, dit Paul.
Il sortit sans plus de conversations, sans même prendre la peine de balayer. Il se contenta de débarasser le plancher. La vieille femme grommela quelques insultes. Paul reprit le volant et fonça. Il lui fallut du temps pour situer la petite station balnéaire sur sa carte nationale. Il devait être près de quatre heures du matin lorsqu'il pénétra dans l'Hôtel du Rivage feignant d'être un client parmi un groupe de locataires éméchés. La réception était déserte. Il en profita donc pour noter le numéro de la chambre de l'antiquaire inscrit sur la liste. Il monta à l'étage et frappa violemment à la porte.
- Ouvrez! Je sais que vous êtes-là!
Il fallut une bonne minute avant que le vieillard ne vienne lui ouvrir. D'autres portes s'étaient déjà ouvertes à l'étage pour l'observer vociférer. Lorsque la porte s'ouvrit l'antiquaire lui jeta un regard assassin. Il se contenta de l'esquiver et pénétra de force dans la chambre. Le vieil homme referma la porte derrière-lui mais ne se débarassa pas pour autant de son regard hargneux.
- Vous savez quelle heure il est?, hurla-t-il.
Paul regarda sa montre et fut presque gêné pendant un instant, puis il se lança.
- Je viens au sujet d'un miroir.
- Un miroir quel miroir?, s'inquiéta l'homme. Vous avez cassé quelque chose?
- C'est au sujet d'un miroir rouge, très sombre.
Le vieil homme pâlit.
- Mon dieu! C'était bien cette vieille pie qu'il l'avait! Il faut l'enterrer quelque part et ne jamais plus le toucher!, lança l'antiquaire.
- Je ne crois pas non. Ma fiancée est prisonière à l'intérieur.
- Mais, mais... alors vous avez libéré... l'autre?
- Oui, une femme. Une servante du siècle passé. Lucie. C'était son nom.
L'antique antiquaire prit sa tête dans ses mains et gémit.
- Malheureux!, crachota-t-il. Vous n'avez pas idée de ce que vous avez libéré. Où est-elle? Vous ne l'avez pas amenée au soleil?
- Si justement, elle a brûlé. Il n'en reste plus rien.
- Seigneur!, soupira le vieil homme.
Il se mit à prier.
- Du calme, c'était une femme... une vieille femme, c'est tout.
- Une femme, un homme, un animal peu importe!
- Comme vous dites! Peu importe, à présent je veux juste récupérer celle que j'aime.
- Alors en route!, grogna le vieil homme.
Il emballa ses affaires en moins d'un quart d'heure, jurant à demi-voix. Ils reprirent la route pour la Normandie.
- Allumez la radio, dit le vieil homme.
Paul s'éxecuta. A la fin des nouvelles, le vieil homme parut rassuré.
- Il n'est peut-être pas encore trop tard, estima-t-il.
Quelques heures plus tard ils étaient à Châtel-du-Sabot. Le jour avai refait surface. Le vieil homme se précipita à l'intérieur de sa boutique et en ressortit avec un vieux livre serti de pierres semi-précieuses. Extérieurement il ressemblait à une édition de luxe de l'intégrale de Barbara Cartland. Enfin, si ça pouvait aider. Ils repartirent en direction de la maison.
Arrivé dans la chambre Paul, se jeta sur le miroir.
- Hélène! C'est moi je suis de retour, on va t'aider. Je sais que j'ai fait un peu long mais c'est bientôt fini.
Il jeta un regard au vieil homme.
- C'est bientôt fini, hein?, insista-t-il.
Le vieil homme acquiesca tout en lui jetant un regard de mépris de son plus grand cru. Du genre de ceux qu'on réserve tout spécialement pour la première visite de son gendre. Il jeta ensuite un regard sur le miroir.
- Il n'a pas changé, constata-t-il.
Il lit les lettres gravées à son sommet et s'attarda sur le dernier signe, celui qui ressemblait à un rectangle barré.
- Hm... effectivement, le dernier est spécial.
- Ca vient?, s'enquit Paul.
- Du calme l'étalon!
Le vieil homme marmonnait tandis qu'il feuilletait intempestivement son vieux grimoire.
- Voilà, c'est ça! Quelles étaient les lettres qui étaient inscrites avant?
- Euh, je ne sais plus...
- Il me les faut c'est impératif.
- Me Voici Mon Amour!, s'écria Paul.
- Ca va pas non?, s'offusqua le viel homme. Qu'est-ce qu'il vous prend?
- Je veux dire que les lettres sont MVMA.
- Me Voici Mon Amour? Pff..., soupira-t-il en le gratifiant d'un regard méprisant.
L'antiquaire entreprit ensuite de réciter les lettres inscrites, suivies de celles qui le furent précédemment.
- K, S, X, M, V, M, A
- Si j'avais su!, déclara Paul.
- Et bien justement vous ne saviez pas jeune insolent! Maintenant faites silence! K, S, X, M, V, M, A, K, S, X, M, V, M, A, K, S, X, M, V, M, A
Le miroir sembla soudain s'illuminer. Une lumière blanche envahit la chambre.
- Ecartez-vous!, cria l'antiquaire.
Mais Paul n'entendait rien, il regardait fasciné le miroir qui s'était mis à onduler. En l'espace d'une seconde Paul se retrouva projeté sur le lit, sous le poids de sa compagne. Elle saignait d'un peu partout comme si le miroir l'avait lacérée en l'éjectant. Sa respiration était saccadée. Elle reniflait entre chaque bouffée d'air. Elle se blottit contre Paul et sembla ne plus jamais vouloir ressortir sa tête des son épaule.
- Ah, Hélène, j'ai bien cru que je t'avais perdue, soupira-t-il. Tu vas bien?
Elle ne répondit pas et le serra encore plus fort. Paul sentit quelque chose de froid qui s'enfonçait dans sa poitrine. Il repoussa Hélène instinctivement et constata qu'un nouveau pendentif pendait à son cou. Ce n'était plus la croix qui pendait à son cou avant qu'elle soit faite prisonnière du miroir. C'était un pendentif circulaire, entouré de motifs incompréhensibles et surmonté d'un pierre étrange, du même rouge que le miroir. On aurait cru qu'une sorte de liquide huileux coulait à l'intérieur de la pierre, tant sa couleur variait constamment par zones du rouge au noir. L'antiquaire ne remarqua pas la présence de ce bijou au cou d'Hélène.
- Bon les perruches! Il y a mieux à faire que de se lamenter, lança le vieil homme.
- Oui, merci monsieur..., dit Paul.
- Appelez-moi Charles mon garçon. A présent nous sommes liés. Va falloir que je prolonge mes vacances à cause de vos bêtises.
- Qu'est-ce que vous devez faire maintenant?
- Il faut remettre votre «Lucie» dans son miroir, jeune filou. Et le plus tôt possible.
- Mais cette Lucie... qui est-elle?, interrogea Paul.
- C'est bien là le problème, votre «Lucie» n'est pas quelqu'un, c'est plutôt quelque chose. Dites-moi mon garçon, qu'est-ce que vous pensez de l'état du monde?
- J'en pense, ma foi, que c'est un vaste bordel!
- Et bien, dites-vous que vous n'avez encore rien vu!
Paul prit un air intrigué et Hélène resta collée contre son flanc. Elle tremblait encore. Ces quelques heures là-dedans l'avaient visiblement ébranlée. Puis le vieil homme reprit:
- Bon, on ne peut rien faire pour l'instant. Nous devons d'abord attendre que Lucie se manifeste afin de pouvoir l'identifier. Ne touchez plus à ce miroir! Mettez-le au grenier et verrouillez la porte. N'essayez surtout pas de le détruire, nous allons en avoir besoin. Je retourne chez moi. Ecoutez les informations jour et nuit et avertissez-moi dès que vous entendrez quelque chose de spécial.
- De spécial? Mais quoi? Qu'est-ce que c'est Charles?
- Bah, laissez tomber, je viendrai vous chercher. Tenez-vous prêts.
Il s'apprêtait à sortir lorsque son regard s'arrêta sur le cou de la jeune femme.
- Ce pendentif! D'où sort-il?
Hélène n'était pas en état de parler. Paul répondit donc:
- Je ne sais pas, dit Paul. Il est apparu après que nous l'ayons libérée de sa cage.
- Hm... gardez-le. Gardez-le bien. Il pourra sûrement être utile.
Puis il sortit.
Paul décida de monter le miroir au grenier ce qui ne fut pas chose facile étant donné qu'Hélène continuait à s'agripper à lui tout en essayant de l'éloigner du mirroir. Trois bonnes minutes plus tard, ce fut pourtant chose faite et le couple redescendit doucement vers la chambre à coucher. Paul éteignit la lumière et se laissa tomber sur le lit matelas sans draps. Hélène suivit naturellement le mouvement. Il fut difficile à Paul de trouver une position confortable du fait qu'Hélène lui tenait constamment le bras gauche. Le niveau élevé de fatigue lui permit cependant d'atteindre le sommeil.